Polémologie

Une science de la guerre ?

Polémologie : au risque de la nécrologie

La polémologie au risque de la nécrologie
par François-Bernard Huyghe (un article publié dans Médium)

Comment se perd une idée magnifique ? L’histoire de la polémologie (science de la guerre, terme inventé par Gaston Bouthoul en 1942) fournit un exemple parfait de projet intellectuel incontestable en son principe, capable de mobiliser quelques années des talents exceptionnels mais non de perdurer ni de transmettre.

L’idée de départ se formule de diverses manières : construire une sociologie de la guerre, étudier ses facteurs déclenchants en toute neutralité axiologique, comprendre le phénomène guerre, ses cycles, fonctions et substituts. Ou plus simplement «étudier la guerre pour préparer la paix».

À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Gaston Bouthoul (1896-1980), sociologue et démographe, fonde avec la résistante et féministe Louise Weiss (1893-1983), l’Institut Français de Polémologie (IFP). Son projet se veut positiviste et optimiste : prévenir la guerre par la connaissance de ses causes.
Problèmes de succession

Soixante ans plus tard, l’institut et ses publications ont disparu. Des vingt-six livres de Bouthoul ne se lit plus guère que «Traité de polémologie» de 1972 (reprise d’un ouvrage de 1951). Le dernier rayon « polémologie » d’une librairie parisienne a été rebaptisé «stratégie», terme qui, lui, parle aux lecteurs. Seule a survécu une filiale de l’IFP crée par Julien Freund à l’université Marc Bloch de Strasbourg. Pour y avoir participé à un colloque en Juin 2006 nous pouvons dire – sans rien retirer au mérite des organisateurs- qu’ils sont les premiers à faire un constat de quasi échec de la discipline.

Certes, le vocable polémologie est traduit dans d’autres langues, employé par des universités ou des centres belges, allemands ou latino-américains. Mais polemologia ou polemology sont synonymes de «relations internationales et risques de conflits», loin du dessein initial : analyser la guerre comme constante de l’histoire de notre espèce.

L’explication la plus communément admise est que la discipline a souffert de trop s’identifier à son fondateur. Né avant le XX° siècle, à la fois avocat, démographe, économiste, spécialiste de la guerre, mais toujours civil, Gaston Bouthoul fut un indépendant sans tribune médiatique, sans pouvoir sur les jurys de thèse et les carrières même s’il enseigna à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, sans think tank pour rentabiliser son expertise, sans Prince à conseiller, sans cause politique désirant  exploiter cette «logie» pour justifier son «isme».

Il traversa Mai 68 et le triomphe de la vidéosphère sans changer de rhétorique. Ce n’était pas un homme de l’image : qui l’a vu à la télévision ou a vu une de ses rarissimes photos ? Ce n’était pas non plus l’homme des débats et de l’actualité. Même à la période de gloire de la discipline, les années 70, personne ne songeait à l’interroger, lui ou ses disciples, sur la guerre du Vietnam, la libération sexuelle ou les dissidents. Les polémologues semblent développer une étrange pudeur : ne pas analyser à chaud les conflits en cours, par crainte de manquer d’objectivité. Ils étaient plus diserts sur les guerres puniques que sur celle du Golfe. Ce n’est pas ainsi que l’on prend part au spectacle de la société du commentaire.

Toute fondation appelle une succession. Or, en ce domaine aussi le capital intellectuel de l’Institut Français de Polémologie s’est vite dispersé. Cette institution vivait un peu de bric et de broc : le dévouement de proches, l’appartement de Louise Weiss prêté à l’institut, une subvention accordée par Pierre Messmer ministre de la Défense en 1966 et qui durera dix ans, le rattachement, à la mort de Bouthoul, de l’IFP à la Fondation des Études de Défense Nationale, elle aussi aujourd’hui disparue …

La polémologie était connue par les revues Guerres et paix (dix-sept numéros de 1966 à 1970) puis Études polémologiques qui paraît régulièrement jusqu’en 1978 puis aléatoirement jusqu’en 1986. En 1990, dix ans après la mort de Bouthoul, elle disparaît au N°52, manque se fondre avec Stratégique, puis est remplacée par Cultures et conflits revue du Centre d’études des conflits. Il s’agit cette fois d’une «sociologie politique de l’international», traitant des conflits, mais qui ne fait plus référence au projet initial de la polémologie : comprendre voire prédire et prévenir la guerre.

L’IFP disparaît en 1993, tandis que subsiste sa filiale l’Institut de Polémologie de Strasbourg, dirigé par Julien Freund. Or ce dernier, mort en 1993 souffrait de handicaps qui font obstacle aux réputations intellectuelles sérieuses dans notre pays : provincialisme alsacien, aristotélisme affiché, sulfureuses références à Carl Schmitt, aucun jargon, refus de la mode exacerbé jusqu’à arborer un béret basque…

De façon générale, la discipline a souffert d’un problème de classement. La revue Études Polémologiques faisait se rencontrer des psychanalystes, des anthropologues, des économistes, des démographes, des philosophes. On y lisait le général Poirier, le philosophe Philonenko, le psychanalyste Fornari. On y discutait les thèses de Lorenz ou de Girard, mais aussi des cycles de Kondratieff. Pareille transdisciplinarité se conciliait mal avec les catégories académiques et médiatiques. Fallait-il classer la polémologie dans les relations internationales, les sciences politiques, la philosophie, la sociologie ? Quelle CNU ou rubrique ? Comment s’y référer dans un édito de l’Express ou de l’Obs ?

Dans les années 70, la discipline ne s’inscrivait pas dans un schéma de lutte des classes, dans les années 80, elle ne parlait pas des droits de l’homme. Dès les années 90, elle est devenue confidentielle. Depuis le film Mondovino (2004), on songe plus souvent à interroger un œnologue sur la mondialisation qu’un polémologue.

Les idées qui trouvent repreneur

La polémologie a souffert d’une concurrence internationale. Face à l’école de Bouthoul décrivant la guerre comme une constante de l’histoire avec régularités observables, la rivalité est venue de la peace research, de l’irénologie, de la Friedenforschung… La différence n’est pas que sémantique. Dès les années 70 ces nouvelles disciplines proposaient une vision plus politiquement correcte de la guerre : une violence structurelle. Depuis, elles fleurissent dans les pays nordiques où elle inspirent nombre de centres de recherche.

À travers le discours du norvégien Johann Galtung, le conflit collectif armé rejoint avec l’élitisme, le sexisme, l’ethnocentrisme, le racisme, le classisme, l’agéisme (préjugés basés sur l’âge), la violence écologique faite à la Nature,  le statut de symptôme de la domination. Ce sont les contraintes qui empêchent l’épanouissement de l’individu. Les guerres, filles de l’exploitation et de l’impérialisme, justifient soit l’attente d’une répartition plus égale des ressources, soit des procédures de négociation et peace building chères aux ONG.

La polémologie «à la française» fut facilement accusée de justifier la guerre comme éternelle et récurrente. La peace research l’expliquait par ses racines culturelles (les mentalités « archaïques ») plus ses causes structurelles, exploitation et aliénation. Ce qui ratissait large et offrait un champ d’activité plus gratifiant, en particulier pour les organisations internationales. Dans le monde anglo-saxon, entre la peace research (bonnes intentions) et les conflict studies (bonnes recettes), peu de place pour la polémologie (bonnes questions).

Manque d’organisation, culte de la personnalité, sous-évaluation de la balistique des messages, négligence des réseaux, mauvaises relations avec les bureaucraties et médiacraties, absence d’offre doctrinale adaptée à la moyenne intelligentsia, francocentrisme, retard sur la mondialisation du marché des idées, look vieillot… faut-il continuer à accabler la polémologie ? Pour le moins, il faut chercher ses faiblesses dans ses présupposés.
Le schéma de Bouthoul reposait sur quatre postulats :

–    Une fonction (il suggérait qu’elle pouvait être démographique) ou des fonctions expliquant le caractère universel et récurrent du phénomène. Grande consommatrice de vies des jeunes hommes en surnombre, la guerre aurait constitué un « infanticide différé » donc une régulation.

–    Les cycles guerriers renverraient à des facteurs structurels variables (géopolitiques, historiques, démographiques, économiques ou autres) dits « belligènes » : ils favorisent les montées de violence collective dont les guerres ne sont que les plus extrêmes. Leur étude permettrait une anticipation des conditions qui favorisent leur déclenchement.

–    Une agressivité « collective » susceptible de fluctuations en serait au final la principale cause.

–    Cette réserve de forces instinctives se trouverait un objet en devenant animosité (dirigée contre une autre collectivité) : un ennemi désigné et une justification qui rende la guerre souhaitable et morale.

Dans la  notion de guerre il est possible de mettre l’accent ou bien sur le conflit (relation de deux groupes séparés par un différend et recourant au moyen le plus extrême de le résoudre) ou bien sur la violence (emploi de la force pour infliger un dommage). Bouthoul pousse la seconde logique jusqu’à faire de la guerre une fin qui se déguise en moyen, la recherche inconsciente d’une dépense (en jeunes vies) plutôt que la poursuite d’un gain, enjeu de l’affrontement.

Instincts, cycles, fonctions « au service de la vie », cristallisation de l’agressivité : tout cela semble maintenant daté, au moins dans sa formulation. Comme la plupart, reconnaissons que ces postulats sont trop simplificateurs pour servir vraiment.

Ainsi la régulation démographique par la guerre est difficile à soutenir à notre époque où un conflit armé peut soit faire zéro mort pour une des parties (au moins en théorie), soit se transformer en extermination de population. Et que signifient vraiment les chiffres rapportés au territoire et à l’époque ? Avec 180.000 légionnaires (mais sans économiser leurs vies) régnait la pax romana de la Perse à l’Écosse.  Avec 150.000 GI’s (et un  taux de pertes inférieur de plusieurs décimales à celui des Irakiens) , les USA  tiennent à peine la zone verte de Bagdad.

Quant à l’agressivité collective, montant et se déchargeant sur un modèle presque hydraulique, elle paraît bien imprécise. Admettons qu’il existe quelque chose comme une prédisposition ou une appétence pour la lutte entre groupes. Encore faut-il comprendre son lien avec deux phénomènes de croyance : l’obéissance (tout soldat se soumet littéralement perinde ac cadaver) et l’identification au groupe en droit d’exiger de ses membres qu’ils meurent pour lui. Et tuent sans sentiment de transgression ,au nom d’une forme de sacré.

Mais ceci n’a qu’une importance relative pour la question qui nous occupe : le fait qu’une idée soit fausse ou simplificatrice n’a jamais empêché sa propagation. Par ailleurs, qu’un lecteur d’Études polémologiques pouvait y puiser bien d’autres considérations fécondes sur la guerre que ces thèses du père fondateur.

Une idée adoptée est une idée adaptée. Et, de ce point de vue, la polémologie des années 70/80 n’offrait guère d’avantages. À l’époque, tout ce qui pouvait évoquer la notion d’une « nature humaine », surtout décrite de façon négative, faisait vite classer comme conservateur (le fameux « pessimisme » de droite). Aucune idéologie politique influente ne récupéra la discipline : elle n’indiquait pas de cause claire à nos malheurs, ni ne suggérait de remèdes évidents. La polémologie ne pouvait pas plus se retourner ni contre les capitalistes qui nous oppriment, que contre les archaïques qui refusent de se convertir au marché mondialisé ; elle ne pouvait justifier quelque recette de paix universelle. Idem dans la vie intellectuelle : elle ne fournissait aucun argument pour déconstruire la nouvelle philosophie, la pensée de Bourdieu, ou l’école de Chicago. Cette science de la guerre n’a pas su se faire d’ennemis assez prestigieux pour une grande controverse, ni d’alliés intéressés à son succès.

Au total, la polémologie était trop théorique pour les militaires, trop martiale pour les intellectuels (qui adorent exalter ou déplorer la guerre, mais pas la penser), trop distanciée pour les médias. Trop scientiste pour les uns, avec ses tableaux chiffrés et cycles, trop littéraire pour les autres.

Parfois, les élèves de Bouthoul ont tenté d’élaborer des instruments de nature à séduire une clientèle férue d’idées « applicables » (dirigeants, administrations, armées)… Ainsi les « baromètres polémologiques », calendriers des violences collectives. Ces tableaux donnèrent lieu à quelques dérives, notamment le décompte des morts par accidents de la route (à l’époque on ne parlait pas de violence routière), dans l’espoir de distinguer des cycles de l’hostilité. Mais était-ce plus vague que les « mégatendances» ou autres scénarios pour l’an 2000 dont se gargarisaient les futurologues à la même période ? Pourtant, se réclamer de la futurologie ou de l’avènement de la société de troisième vague évoquait une modernité positive, tandis que les textes de Bouthoul, Clausewitz et Thucydide restaient peu influents dans le marketing et les relations humaines.

La guerre introuvable

Les malheurs de la polémologie sont aussi à mesure de son ambition : rattacher le phénomène guerre, ainsi essentialisé, à des déterminants universels et récurrents. Et ce au moment où le statut du conflit armé se brouillait. La polémologie des débuts était déjà mal à l’aise pour traiter de la guerre froide en termes d’agressivité collective. Elle le sera encore plus pour penser le rôle de la technique et de la croyance dans les formes de conflit typiques des deux dernières décennies.

Chacun a compris que la guerre « classique » par des armées obéissant à des États sur un territoire limité, avec début et fin incontestables, visant à un traité de paix, cette guerre-là ne fut qu’une parenthèse historique. Les guerres interétatiques représentent un dixième des conflits armés à travers le monde depuis les années 90, suivant les statistiques de l’Université de Hambourg.

Il faut désormais rendre compte outre la guerre « civile » de la guérilla, de l’émeute, du terrorisme, du massacre dans quelque « zone grise » anarchique de la planète, du crime organisé…. Ou à l’autre bout de la chaîne de l’expédition humanitaire armée, des représailles plus ou moins ciblées, de la pacification, des opérations de police internationale et autres méthodes des puissances à haute technologie.

Nous vivons donc l’époque des « guerres sans… ». Certes, ce sont des violences armées collectives durables aux finalités apparemment politiques (ce qui est sommairement la définition de la guerre) mais il y manque un des éléments typiques de la guerre « classique », celle que décrivent les livres d’histoire.

Ainsi la « guerre globale au terrorisme » des USA aux jihadistes est à la fois une guerre sans fin (sans victoire possible d’un côté ou de l’autre puisqu’on imagine aussi mal la reddition du dernier islamiste que l’établissement d’un califat à Washington D.C.), sans ennemi bien défini (le terrorisme, l’extrémisme musulman ?), sans territoire fixe.

Pour la doctrine stratégique chinoise la guerre sera désormais « sans limite », c’est-à-dire en fait sans déclaration, sans début ni clôture des hostilités, et sans limitation des armes (la guerre économique, l’offensive idéologique, le sabotage informatique, la déstabilisation politique pouvant se substituer aux missiles et aux canons).

Au Darfour ou en Colombie, dans des provinces entières, des hommes armés, milices ou bandes, s’affrontent sans que des notions comme civil ou militaire, front ou arrière, belligérants ou neutres, offensive ou trêve aient plus de sens que les concepts de traité ou de souveraineté. À l’évidence le schéma de Bouthoul s’adapte mal à cet éparpillement, lui qui suppose ses populations dont la mentalité bascule de la paix à la guerre sous l’effet de « facteurs belligènes ».

Faut-il enterrer la polémologie ? Tout ce qui précède ressemble à un faire-part ou à un réquisitoire, où les plus malicieux puiseront matière à comparaisons avec notre propre discipline. Tout au contraire, nous pensons que le champ de l’étude des violences armées reste ouvert et que les erreurs des pionniers sont révélatrices.

Il est tentant de redécouvrir la polémologie sous l’angle des voies et moyens du faire-croire. Que deux des dix-sept numéros des Cahiers de Médiologie aient été consacrés à des sujets proches (Kosovo et terrorisme) y encourage. Toute violence collective organisée suppose des médiations, des représentations, des moyens matériels et humains de communication, propagation et transmission. Sans refuser l’apport éventuel d’autres disciplines, la médiologie ne pourrait-elle s’intéresser aux deux aspects de la guerre qui échappaient un peu à la polémologie : technologie et symbolique ?

La guerre est affaire de croyance et de savoir.
–    Avant, au moment de la désignation de l’ennemi.

–    Pendant, lorsque le succès des opérations dépend d’une bonne circulation de l’information et de la diffusion de mots et d’images qui motivent et démotivent, voire d’une bonne image de la guerre.

–    Après aussi, quand la mémoire des hostilités et le constat de la victoire deviennent des traces. Ceci vaut depuis la conservation d’un traité international jusqu’à l’érection d’un arc de triomphe, en passant par la littérature ou le cinéma, instruments de la mémoire collective (donc des victoires et des défaites). Il y a guerre là où les hommes croient la faire pour écrire l’histoire.

La guerre est affaire de renseignement, de persuasion, de proclamation, de défi, de commémoration, d’humiliation, d’affirmation symbolique, d’autorité, de foi, de sacré.. Autant de domaines où la médiologie pourrait s’exercer : là où les autres ne voyaient que la confrontation des forces, nous pourrions aussi penser la guerre des signes.

source : http://huyghe.fr

 

 

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