Polémologie

Une science de la guerre ?

Archives Mensuelles: septembre 2011

Note de lecture: Nouvelles figures de la Guerre

Note de Lecture
Revue des Sciences sociales
Université March BLOCH Strasbourg
Nouvelles figures de la Guerre
2006 n°35

Créée en 1972 par Julien Freund, la revue des sciences sociales aujourd’hui publiée par l’Université de Strasbourg consacrait en 2006 son 35 ème numéro aux Nouvelles figures de la guerre. Pour ce faire, pas moins de vingt auteurs ont concouru à la rédaction d’une vingtaine d’articles tous orientés autour de cet « art » qu’est la guerre, en y apportant chacun des éléments de discussion, à l’aune de son expertise propre.

Le propos est charpenté autour de sept axes de lecture ; repenser la guerre, terrorisme, médiatisation, virtualisation, pour ne citer que les premiers.

Il est question surtout de la nature de la guerre, qui, jadis clausewitzienne semble entrer en mutation depuis la fin de la Guerre froide. Dans la partie réservée à repenser la guerre, au delà de sa nature qui est visée, c’est sa finalité qui est mise en question. Gaston Bouthoul pensait d’ailleurs : « Si tu veux la paix, connais la guerre ».

Père de la polémologie, Bouthoul fait de la science de la guerre une discipline scientifique à part entière. Myriam Klinger en fait d’ailleurs la démonstration dans le premier thème de l’ouvrage, retraçant Dix années d’études polémologiques par la mise en lumière d’une décennie des grandes avancées de la revue de Gaston Bouthoul dédiée à la matière. Avec pour fil conducteur la recherche interdisciplinaire sur les guerres et leurs solutions, la revue Études polémologiques apporte une vision nouvelle et neutre, dénuée de considération politique (ce qui d’ailleurs sur cette question fait de Bouthoul un opposant de Julien Freund, ce dernier plaçant la politique au cœur de sa réflexion) s’affranchissant alors un peu plus des Peace Researchers.

Aussi, à la question Y’a-t-il vraiment de nouvelles guerres ? Philippe Breton répond par la mise en lumière du paradoxe même du phénomène guerrier, véritable « archaïsme qui perdure ». Car, en dépit de l’engagement moral dont les civils sont requis, auquel s’ajoutent de nouvelles armes emblématiques des guerres du XXe siècle, résultantes des technologies de pointe ou d’opérations désinformatrices, ce sont biens des aspects primitifs de la guerre qui aujourd’hui encore demeurent ; la volonté de puissance des uns faisant échos aux désidératas de vengeance des autres. En définitive, pour cet auteur profondément non hobbesien, la guerre perdure moins de son caractère intrinsèque à la nature humaine, ce que l’auteur réfute, mais davantage en ce que « les conditions sociales et culturelles qui signeront la fin de la guerre ne sont pas encore remplies.

Sébastien Schehr, s’inscrivant quant à lui dans la pensée du fondateur de l’Institut de polémologie de Strasbourg, reprend la conflictologie de Freund pour mettre en exergue la Transformation de la guerre. Ce faisant, si selon Schehr le terme conflit semble aujourd’hui le mieux enclin à qualifier des types d’affrontements nou-veaux, transversaux et asymétriques où la force militaire tend de plus en plus à exercer des fonctions de police, l’avènement de nouveaux acteurs politiques, l’interdépendance des États et autre problématique du droit d’ingérence laissent planer, à court terme, le risque de multiplication des conflits. La polémologie ne saurait se prétendre être en mesure de suivre les conflits contemporains qu’en abandonnant le modèle Clausewitzien avec en tête de proue l’abandon du bornage au cadre étatique.

Cela étant, au delà de ces figures diverses, la contemporanéité du non contemporain pour les uns, la conflictualisation de la guerre pour d’autres, il n’en demeure pas moins que la paix ou plutôt, le non-état de guerre apparait comme le dessin ultime de toute réflexion polémologique. Aussi, en vue de Concevoir des alternatives non violentes à la guerre, Jean-Marie Muller s’attachant à la lutte contre le terrorisme, érige la démocratie, dont la non violence est un corollaire, en valeur suprême des sociétés occidentales ; les véhémentes menaces aux-quelles cette dernière fait face (xénophobie, intégrisme religieux et autre libéralisme économique) n’ayant pour autre effet que de dématérialiser les frontières à protéger. In fine, c’est à l’échec de la politique que Muller, associe la guerre et ses travers, tel que criminalisation des luttes armées. En effet, contredisant par là même Clausewitz, l’auteur soutient d’abord que la politique cesse là où la guerre prend place. Les deux ne pouvant dès lors être concomitants, l’idée selon laquelle « la guerre est la continuation du politique par d’autres moyens» s’en retrouve invalidée. Plus loin ensuite, Muller dénonce la vocation politique, purement militariste, qui, parce qu’elle se borne à la préparation des moyens militaires exclusivement (négligeant la préparation d’autres modes de résolution des guerres), rend nos sociétés inaptes à lutter contre les conflits et menaces nouvelles de manière non violente, pure négation, selon l’auteur, de l’ultima ratio de la « guerre juste ».

De terrorisme, il en surtout question dans la deuxième partie de la revue. Pascal Hintermeyer d’abord, s’attèle à la tâche en graduant celui-ci Entre guerre et paix. L’universitaire strasbourgeois dresse les grandes lignes de l’évolution du terrorisme en soulignant les liens complexes, parfois incestueux entre terrorisme et guerre, avant de faire le tableau du terroriste-type : meurtrier altruiste à mi chemin entre victime et bourreau qui n’est ni plus ni moins qu’un « homme pressé […] précipitant le cours des évènements pour en modifier le sens » en instrumentalisant la peur. Cette même peur se veut d’ailleurs révélatrice des caractéristiques de notre société. Fragile. Fragile certes car si l’acceptabilité de la caricature de l’homme politique est pratiquement institutionnalisée, ridiculiser la peur est inacceptable, pire, pénalement répréhensible. Sont ici visés les canulars à l’anthrax entre autres, qui ont vu biens des plaisantins écoper de peines de prison ferme dans un contexte pourtant inquiétant de surpeuplement des établissements pénitentiaires. C’est dire que le terrorisme et ici en l’occurrence, le Bioterrorisme a considérablement fragilisé nos sociétés, diffusant une peur orchestrée par des médias amplificateurs lorsque des dirigeants politiques eux, l’attisent. Or, et c’est l’objet des travaux de Didier et Sacha Raoult il s’avère que la menace bioterroriste est en réalité dérisoire à côté des risques par exemple liés aux catastrophes naturelles et mêmes, aux accidents domestiques. La visée terroriste est ainsi totalement satisfaite : « avec l’aide des médias […] terroriser une population avec de la farine et du plâtre ».

Dans la troisième partie de la revue dédiée à la médiatisation de la guerre, si Ulrich Hägele se penche sur l’iconographie des fins de guerres et la puissance de la photographie dans la cristallisation historique de certains évènements, c’est Internet qui semble aujourd’hui être le relais médiatique par excellence. A cet égard, Michael Schnegg et Julia Pauli mettent en évidence, par une analyse structurelle du soulèvement zapatiste de 1994 au Chiapas, province mexicaine, et de sa poursuite dans le cyberespace, le poids considérable du réseau dans la conduite d’une guerre virtuelle. Force est ainsi de constater, que la nécessaire mobilisation n’est, en définitive, que le résultat de connexions bien établies entre nœuds d’acteurs, expansivité et cohésion, schéma explicité par Mark Granovetter dans La Force des liens faibles. Outil décisif dans l’évolution du conflit, Internet permet la Mondialisation des conflits locaux faisant des internautes de véritables acteurs du conflit.

C’est ce que Brigit Bräuchler évoque à son tour retraçant les Usages stratégiques d’Internet dans le conflit des Moluques. L’archipel indonésien en proie à de fortes exactions religieuses au début des années 2000 voit son conflit évoluer « offline » d’abord puis « online ».L’auteure relate comment chacun des belligérants lors de la seconde phase du différend aura recours à l’outil internet sous toutes ses formes (listes de diffusions, forum) selon des méthodes et un public prédéterminés. Si la visée de chacun des camps est commune ; la diffusion d’une information au plus proche du terrain afin d’en obtenir un large soutien, les uns tenteront de légitimer leurs actions là où les autres, œuvreront à la recherche d’une solution. Ces mêmes internautes seront alors élevés au rang d’interlocuteurs privilégiés du Gouvernement s’inscrivant, de manière virtuelle certes, comme partie prenante aux négociations les plus officielles.

La virtualisation du conflit est d’ailleurs à l’honneur dans ce qui pourrait constituer le quatrième chapitre de la revue. Patrick Schmoll s’interroge d’abord sur l’effet des nouvelles technologies dans les forces armées. Et le constat est sans appel ; une fois encore le modèle de guerre clausewitzien est mis en berne. A l’ « ère de l’incertitude » la guerre classique n’est plus, comme en témoignent les interventions au Kosovo, puis en Irak et en Afghanistan pour les années 2000. Patrick Schmoll conclut à la transformation profonde de l’art de la guerre, de sa notion de victoire à l’organisation des troupes. La conséquence inéluctable de la complexité technologique certes bienfaitrice en terme de performance des armes, modifie la face de l’ennemi, et transforme des relations hier hiérarchiques en système interactif.

D’autant plus que grâce aux jeux vidéos, il est aujourd’hui possible pour les forces armées de s’entrainer et de prévoir par avance l’issue d’une guerre et ce, dans des conditions économiques avantageuses. L’art de la guerre est ainsi l’apanage de nombre de jeux interactifs à succès mettant en scène la guerre, tantôt totale, tantôt propre où amalgames et réalité s’entremêlent indistinctement. C’est Tony Fortin rédacteur en chef d’un site de jeux en ligne, qui livre ces propos, mettant le doigt sur les renforcements du complexe militaro-industriel du divertissement notamment aux États-Unis où le Département de la défense n’hésite plis à investir et à s’impliquer dans la conception des jeux de guerre. L’auteur adoptant une vision originale affirme que « la guerre n’aurait pas d’origine politique, elle ne serait que l’expression mécanique de rapports de force, c’est à dire de ce que l’on appelle couramment la realpolitik ». Aussi sa mise en œuvre dans les jeux vidéos permettrait au joueur de s’affranchir des « idées de droit, d’éthique et de moralité au nom de la stratégie militaire […] : seule la victoire compte ». De protectionnisme en euphémisation, il semblerait que le jeu vidéo, constitue un instrument clé de légitimation des pratiques militaires les moins louables…

La revue se poursuit en dédiant tout un pan de son propos à la seconde guerre mondiale dont Maurice Halbwachs est l’une des nombreuses victimes. Cet universitaire mort dans un camp de travail a attiré l’attention de Christian de Montlibert qui dans sa discussion Une histoire qui fait l’Histoire retrace le parcours d’ Halbwachs en vue de s’y interroger sur les circonstances réelles de la disparation de cet Universitaire allemand. Halbwachs avait plus d’une raison d’être éliminé. Allemands, dreyfusard, ce sociologue qui dans ses travaux avait maintes fois mis en avant le devoir de mé-moire, mais principalement, l’irrationalité des discours de race supérieure, soutenait aussi les travaux de Karl Marx dans une France déchirée par l’affaire Dreyfus. Aussi lorsque envoyé dans un camp de travail sa mort survient, disparition précédée de fâcheux évènements tel que l’assassinat de ses beaux parents, juifs, l’épuisement invoqué comme cause de décès perdrait en crédibilité.

Pierre Aiçoberry s’attachant quant à lui aux Organes de répression en France de 1940 à 1944, souligne les rapports entre SS allemands, chefs militaires allemands en poste en France, police française et armée nationale en décrivant succinctement les missions de chacun. De missions concurrentes la France de Vichy prônera les missions conjointes de tous ces organes avec en tête, les SS. Mais ce qui correspond à l’une des époques des plus sombres du XXe siècle a parfois été nié, objet de la ré-flexion de Freddy Raphaël. D’aucuns à l’instar du Général De Gaulle évoqueront le besoin de cohésion et de reconstruction d’une identité nationale meurtrie, d’autres privilégieront la globalisation de la victime afin de ne point graduer les victimes, il n’en demeure pas moins que les horreurs d’Auschwitz ont été occultés près de deux décennies durant. Il aura fallu attendre les procès, notamment celui d’Eichmann, pour que le témoignage d’une poignée de victimes impacte sur la conscience collective. Le devoir de mémoire déjà invoqué chez Halbwachs prend alors tous sens ; il s’agit d’abord pour les témoins de faire entendre leur voix pour les victimes qui ne sont pas revenues. Mais bien au-delà, « La mémoire est ici convoquée pour requérir l’autre, pour affecter celui qui écoute, pour en appeler à une communauté. Témoigner, ce n’est donc pas seulement raconter, mais (…) se faire responsable, par sa parole, de l’histoire ou de la vérité d’un événement » (P 128). Le devoir de mémoire fait l’Histoire.

Le thème qui succède à cette quatrième partie, véritable Carnet de route, s’arrête sur ce qui aurait pu constituer de simples détails de l’histoire. Suite à un voyage en terres germanique, Michel Nachez et Patrick Schmoll en premier lieu se lancent dans une critique architecturale de la tristement célèbre ville de Dresde. Bombardée, détruite, la ville est aujourd’hui remarquable de par son apparence post traumatique ; elle est à l’identique de l’ « avant Dresde ». Les auteurs suggèrent non sans une pointe d’ironie le côté Disneyland de la ville, pâle copie de celle qu’on appelait « La Florence de l’Elbe » où l’apparente similitude des bâtiments cache mal le côté factice comme si cette fameuse nuit du 13 février 1945 n’avait jamais eu lieu. Preuve en est, aucun monument à la mémoire du bombardement n’a été dressé. Le champs lexical employé par Nachez et Schmoll relevant du domaine de l’imaginaire « Disneyland », « Harry Potter », « Lego », « puzzle », témoigne bien du surréalisme de la situation ; une population qui , traumatisée, a choisi d’ euphémiser, maquiller, occulter son passé.

C’est ensuite au tour d’un ethnologue, Éric Schmoll d’évoquer ses souvenirs de voyage Du Rwanda à l’Irak. Il est ici question de dresser quelques Notes sur la guerre à partir d’un travail humanitaire. L’approche est ici intéressante, l’auteur attaque l’inconsistance de la polémologie, cette science qui s’entête à raisonner sur un phénomène par nature « politiquement incorrecte » et fondé sur une activité humaine profondément irrationnelle. L’ennemi étant façonné selon les convenances de chacun, au moyen des médias entre autres, alors même que celle qui est à protéger de cet ennemi, la démocratie, est hissée en valeurs suprême nonobstant son caractère non universel, sa polysémie du moins.

La revue débouche enfin sur ce qu’elle identifie comme des Chantiers de Recherche. La première piste de réflexions réunit deux textes dans lesquels la place de l’héritage et la question de sa transmission sont placées au cœur du propos. Marie-Noële Denis d’abord se concentrant sur Les monuments aux morts de la guerre de 1870 en Alsace met en évidence la symbolique, l’impact social du monument aux morts, dans une région otage des disputes sanglantes de part et d’autre du Rhin. Aussi, c’est autour du rôle militaro-patriotique des monuments sus évoqués que Marie-Noële Denis étaye son discours. L’auteure évoque ainsi le caractère colonisateur des monuments allemands d’Alsace, témoignage fort de la puissance germanique alors même, que les monuments érigés par les autorités françaises font appel à l’esprit de revanche, le but étant de graver dans le marbre le souvenir déchirant d’une province un jour perdue.

Toujours concernant l’héritage historique, La tombe de Simmel dans l’obscurité : ruine ou occasion de mémoire permet à Claudia Portioli de réagir sur la qualité du souvenir d’un homme, sociologue allemand et juif, mort du mauvais côté de la frontière. A moins qu’il ne s’agisse du meilleur des deux… La tombe de Georg Simmel située à Strasbourg est aujourd’hui dans un état déplorable. Laissée à l’abandon, privée de pierre commémorative. Car malgré son œuvre, Simmel, théoricien précurseur du « particularisme européen », est resté un Allemand, mort dans une Alsace redevenue française peu après la disparition du sociologue et encore blessée par son incorporation allemande. Il semble néanmoins que le sort de sa sépulture eût été le même, de l’autre côté de la frontière, (encore aurait-il fallu qu’il ait pu en avoir une au vu des circonstances), pour cet Allemand certes, mais juif.

Enfin, c’est sur une thématique de laïcité que ce numéro dédié aux nouvelles figures de la guerre s’achève. Anne-Sophie Lamine soulève la problématique des Foulards de la République et plus largement de la « laïcité-combat » appliquée à toute religion. Au regard de l’évolution des affaires de voile en France des années 1989 à 2004, Anne-Sophie Lamine fait échos aux chocs des civilisations d’Huntington. On y découvre une évolution potentiellement contestable d’une notion centrale du débat, la laïcité, entendue semble t-il désormais comme pierre angulaire d’un « nationalisme républicain ». Aussi, celle qui, à l’origine de sa proclamation au plus haut niveau des normes françaises, renvoyait à la neutralité politique ainsi qu’à l’égalité des cultes semble aujourd’hui, être davantage « l’appareil d’illégitimation de l’affirmation publique des appartenances religieuses en général et de la religion de l’autre en particulier ». Face à ces foulards donc, manifestation d’une appartenance religieuse, la République n’y voit désormais qu’une atteinte au respect de cette « laïcité-combat » ; composante clef de l’identité nationale française. Huntington aurait t-il eu raison ? Car il semble en effet que, ce qui dans la mesure du correcte apparait comme un simple élément de diversité, ne soit perçu par une croissante partie de la population comme une faille du « vivre ensemble républicain », les « civilisations » et leurs descendants ne s’entendant plus.

Alexandra Beckley

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