Polémologie

Une science de la guerre ?

Guerre, communication et terrorisme

Résumé :

Stratèges et terroristes ont en commun le même souci de l’image. Les premiers pour contrôler l’opinion et gérer des guerres sans cadavres apparents (zéro dommage cathodique collatéral). Les seconds pour produire un maximum d’images de cadavres afin d’amplifier leur message. Mais ce paradoxe stratégique recouvre une histoire technique,du daguerréotype au numérique, et de la guerre de Crimée à celle d’Afghanistan : la rencontre des moyens de destruction et de reproduction.

Voir, détruire, faire voir

La violence collective mobilise des moyens de destruction autant que de représentation. Ses formes et manifestations reflètent, bien évidemment, les progrès des armes. Mais nous mesurons plus mal le rôle parallèle des technologies intellectuelles qui prolongent le cerveau et non plus notre bras. Nos médias sont des armes : ce qui transporte les hommes et les idées sert aussi à combattre. Une histoire de la violence devrait faire place, à côté du mousquet, à l’imprimerie et à la carte maritime dans la conquête du monde par les Occidentaux. Le couple train plus télégraphe – troupes et ordres circulent plus vite que les chevaux – répondrait à la synergie armes à répétition plus cartouche métallique. Ceci peut aussi se décliner de cent façons : la rencontre dynamite plus imprimerie dans l’histoire du terrorisme ou missile plus télévision satellitaire dans les conflits contemporains.
Les machines à communiquer, les données et images qu’elles véhiculent, représentent des potentiels stratégiques.
– Ce sont des moyens d’accélération, donc de coordination de l’action : la transmission des ordres et renseignements par des technologies sophistiquées dissipe le « brouillard de la guerre » où, suivant Clausewitz, le général n’est vraiment sûr de rien, même pas de sa propre position. Savoir et ordonner avant l’Autre est un avantage incontestable.
– Ce sont des moyens d’acquisition : de l’information pertinente, intelligence au sens large, mais aussi acquisition d’une supériorité psychologique et plus seulement décisionnelle. On songe à ces soldats irakiens, pendant la guerre du Golfe, se rendant à des simples drones, engins volants d’observation qui n’ont ni pilote ni armement. Simplement, celui qui se sait vu et filmé sur le champ de bataille se sait vulnérable. En jargon du Pentagone, sa « signature » est « acquise », il peut être frappé à tout moment. Apparaître sur l’écran adverse, c’est perdre.
– Les images peuvent produire un effet d’occultation ou de distanciation au moins pour les soldats. Le viseur puis l’écran informatique résolvent un vieux problème du dressage militaire : permettre au guerrier de voir son ennemi comme cible, lui interdire d’y reconnaître un semblable. Supprimer un point d’écran ne pose pas exactement les mêmes problèmes éthologiques que de charger à la baïonnette.
– Enfin, et c’est ici ce qui nous concerne, les médias sont des machines de propagation non seulement des nouvelles, vraies ou fausses, mais aussi des images et des imaginaires. Massacres de masse, manipulation psychologique des masses et mass media progressent parallèlement.
Deux questions se mêlent ici : celle de la vérité et celle des affects. Les médias sont des instruments à faire croire que… , mais aussi à faire croire en, voire à faire croire contre. Ils dépeignent la réalité avec plus ou moins d’exactitude – surtout celle de conflits – mais ils font aussi l’éprouver différemment. Le problème s’est posé dès la photographie, à la fois probante, poignante. Et bien sûr techniquement reproductible.
Les médias rapportent des vérités de fait, souvent sous forme d’images. Le petit Mohammed, une des premières victimes de la seconde Intifada, mort devant les télévisions du monde entier a reçu ou bien une balle israélienne ou bien palestinienne. La photo par Capra d’un milicien fauché par un projectile pendant la guerre civile espagnole est ou bien authentique ou bien posée. Mais ces vérités de fait sont à pondérer en fonction de vérités politiques relatives au bien, au juste et au souhaitable (que prouvent ces documents, vrais ou truqués, sur la justesse de la cause palestinienne ou républicaine ?), mais aussi en fonction des limites de la force concluante des images. Car – pardon de rappeler ces banalités – toute image est construite, cadrée, dans un certain contexte, toute séquence est montée et découpée, toute lecture de l’image dirigée par une légende, un commentaire ou l’insertion dans un ensemble… Son point d’impact résulte d’un point de vue. Toute réalité représentée est une réalité sélectionnée, dont le sens nous est proposé. Et qui occulte d’autres réalités… Il y a ainsi des guerres d’écran et des guerres invisibles, des victimes omniprésentes et des victimes invisibles.
Quant au mode de sensibilité que créent les médias, il tient en particulier à la façon d’éprouver l’expérience de la mort d’autrui. Au-delà des catégories de la haine et de la peur, interviennent nos sentiments d’appartenance, nos relations avec des symboles collectifs. Comment nous croyons n’est pas la résultante des bons ou mauvais messages disponibles. Leur force rhétorique ne se heurte pas moins à des contraintes, celles des moyens de propagation, qu’à des limites, celles de la réception.
S’ajoute un troisième facteur. Des professionnels, s’appuyant souvent sur des connaissances qu’ils disent scientifiques, s’efforcent de calculer la balistique des messages comme celle des obus. Même sous sa forme primitive, la guerre requiert au moins deux opérations délibérées : faire accepter à des gens l’éventualité de leur propre mort et leur faire désirer celle de gens qu’ils n’ont jamais rencontrés. Elle exige désormais la conquête d’un public. L’occupation des esprits compte autant que celle des territoires.
La presse s’est récemment émue de la découverte d’un bureau « de désinformation » du Pentagone. D’où débat moral : quand on lutte contre l’axe du mal est-il licite de mentir à l’opinion amie ? Une brève recherche aurait pourtant suffi à rappeler qu’il existait depuis longtemps des brigades de « psyops » (opérations psychologiques de désinformation, intoxication ou «sidération »), des spins doctors et des agences de communication qui vendent de la guerre comme du yaourt, qu’il y eut de célèbres médiamensonges durant la guerre de Bosnie comme pendant celle du Golfe, que les exercices de l’OTAN incluent maintenant l’art de ne présenter que de bons cadavres et de bonnes informations à la presse. Mais elles auraient surtout révélé l’ancienneté du couple formé par les projectiles et les projections. Il a au moins deux siècles.

Les industries de l’enthousiasme

À l’ère industrielle, politiques et militaires comprennent très vite l’intérêt de contrôler quelle représentation de la guerre se fait une population, de plus en plus instruite, avide d’informations fraîches, de dépêches. Le public est rapidement informé ou désinformé des réalités du front. À Paris, Londres ou Berlin, la foule des boulevards réagit de plus en plus vite aux échos des tueries lointaines.
Désormais, dans tous les conflits, il faudra penser belligérance et audience. Surtout, il faut maîtriser deux flux d’informations. Les mauvaises, ce sont celles qui pourraient renseigner l’ennemi sur l’état ou la position des forces amies, mais surtout celles qui porteraient atteinte au moral des civils. Les bonnes, ce sont les nouvelles des succès, bien sûr, mais aussi des preuves. Preuve de la vaillance de ses armées ou des atrocités ennemies.
Ici intervient très vite la photographie avec la guerre de Crimée, entre 1853 et 1856.
Pour une part, c’est encore une guerre du passé. Sur de multiples gravures et tableaux, elle est stylisée, sublimée, sur des toiles à la Horace Vernet ou à la Tabar et Charpentier. Dans le même temps, la presse populaire, comme l’Illustration, dépêche des dessinateurs sur place et grave à tout va des représentations d’une guerre noble. À Paris, en province, mais aussi aux Etats-Unis et en Russie on raffole des Panoramas, ces spectacles qui représentent les batailles célèbres à grand renfort de toiles peintes et de machineries.
La guerre de Crimée est surtout la première guerre photographiée, par le Français Langlois, le roumain Szathmary et les Anglais Robertson et Fenton. Ce dernier est envoyé officiellement par la reine pour démontrer à l’opinion que ses soldats ne sont pas décimés par la maladie et font bonne figure. Pour des raisons évidentes, temps de pose, lourdeur du matériel, la photographie est statique. Elle se complaît aux paysages et aux vues larges. Elle décrit les temps de repos et non de combat. Elle ne donne aucune idée ni de la dynamique de l’action, ni de l’atrocité des batailles. Mais le pas est franchi : pour la première fois, le spectateur voit une guerre non idéalisée par le pinceau. Une expérience anthropologique séculaire – être en un lieu où les hommes périssent de mort violente – se vit par représentation voire par procuration. La photographie saisit le vif ; avec le reportage de guerre qui vient de s’inventer, elle peut aussi saisir des morts. La trilogie guerrière, nos soldats, l’ennemi, les victimes, va prendre figure humaine. Les stéréotypes s’incarneront désormais de façon, croit-on, incontestable.
Lors de la guerre des cipayes en 1856, la photo montre des victimes exécutées sur les clichés de Robertson et Felice Beato. De 1861 à 1865, la guerre de Sécession américaine, guerre totale et moderne qui fait sans doute 500.000 morts, étale ses horreurs. Et cela en grande partie grâce aux clichés, largement reproduits et source d’un commerce non négligeable ; cette fois, ils ne cachent plus les morts. Ceux de la grande boucherie de Gettysburg en 1863, les mutilés et les prisonniers ou les amoncellements de crânes et de membres que l’on retire de la terre un an après la bataille de Cold Harbor, sont d’un réalisme implacable. Mais ce réalisme-là doit être questionné. La vérité de certaines images a été contestée, elles auraient été posées. D’autres sont déjà censurées comme celles des bagnes sudistes d’Andersonville. Et surtout, le pouvoir politique est conscient de l’intérêt de l’image photographique. Ainsi, Lincoln, le département d’État à la guerre et les services secrets encouragent et subventionnent l’immense travail de reportage de Mathew Brady.
La valeur de preuve de la photographie sera bientôt mise en évidence mais aussi ses limites. Pendant la guerre de 1870, un célèbre cliché, franc-tireur brûlé vif par les Prussiens, d’une authenticité douteuse, soulève l’indignation contre les barbares d’outre-Rhin ; certaines photos de la Commune sont visiblement gouachées… Le trucage commence. Il fleurira au vingtième siècle. On sait comment Trotski disparaîtra des épreuves où il figurait à la tribune ou près de Lénine, victime d’un coup de pinceau et de la nouvelle ligne du Parti.

Simulation, stimulation, dissimulation

Sans refaire toute l’histoire de la propagande, il faut rappeler combien la guerre de 14-18 lui donne ses caractères modernes. Sa devise semble être « Simulation, stimulation, dissimulation » : donner une image militairement ou idéologiquement correcte du conflit, stimuler les ardeurs patriotiques, martiales et morales et dissimuler par la censure tout ce qui pourrait troubler la vision officielle des événements.
D’où des innovations :
– La propagande crée des bureaux de la foi. Des services entiers sont affectés au contrôle de l’information disponible, expurgeant tout ce qui est publié, texte ou image. Ces mêmes services sont chargés de protéger une nouvelle ressource stratégique le « moral des civils ». Les atteintes à ce bien précieux tombent sous le coup du code pénal : gare aux défaitistes ! Et pour ce faire, les professionnels de la croyance font appel à ceux des sciences sociales ou de la toute jeune publicité.
– La propagande déborde le domaine guerrier, c’est-à-dire la façon dont les faits relatifs à la guerre sont rapportés, Elle touche au domaine des valeurs en général, de la culture, de l’esthétique (comme l’a remarqué Benjamin, elle esthétise guerre et politique). La polarisation militaire ou militante entre eux et nous envahit tous les aspects de la vie : il ne peut rien y avoir de neutre. Tout reflète un conflit non pas historique et contingent, celui de deux États se disputant un territoire, mais une lutte essentielle entre deux types humains. Les boches sont par fatalité traîtres et cruels : c’est dans leur constitution biologique. Ils ne bombardent pas les églises par hasard, mais parce que leur barbarie déguisée en Kultur repose sur la haine de la Civilisation, ….
– La propagande est à double face. Grande simplificatrice, elle réduit le monde à nous et eux. L’adversaire unique, à la fois cause de nos malheurs et objet de nos projections, nous ressoude. Dans ce processus, le contenu de la croyance importe peut-être moins que le lien (entre nous) et la frontière (qui nous sépare d’eux). Le groupe adverse s’assimile au mal absolu dans l’ordre de la morale, de la religion, du droit, voire au laid, au non humain. Mais cet adversaire, il faut aussi lui adresser un message, ne serait-ce que pour le décourager ou le diviser. Clausewitz disait que la guerre consistait à anéantir les forces morales et physiques de l’adversaire par l’intermédiaire des secondes. Les propagandistes visent ces forces morales. Mais ils le font assez maladroitement. Les tracts lancés par-dessus les tranchées disent toujours la même chose : « Rendez vous. Il n’y a plus aucun espoir. Vos dirigeants vous trompent ». Les récentes reproductions de billets de banque largués d’avion en Afghanistan, portant sur l’autre face des caricatures de chefs talibans, représentent-ils un progrès ?
– La propagande absolue suppose le crime absolu. Il ne suffit pas que l’ennemi soit combattu ou que sa cause soit injuste, il faut qu’il soit coupable de crimes qui l’excluent du genre humain et que la guerre à mener se confonde avec une œuvre de justice. Le « Rapport de la commission Bryce sur les atrocités allemandes en Belgique » paru à la fin 1914 et traduit en trente langues inaugure le long cycle de la judiciarisation de la guerre, des imputations d’atrocités et de la production de preuves, souvent photographiques et filmées, de massacres.

À partir de là, l’image et la question de sa vérité deviennent cruciales dans tous les combats, militaires ou idéologiques. Certes, on n’a pas attendu la première guerre mondiale pour accuser les armées ou les partis adverses des pires horreurs : cela se pratiquait depuis l’invention de l’imprimerie et les guerres de religion, presque contemporaines. Mais l’imputation systématique d’atrocités, sa mise en scène et en images puis sa diffusion industrielle datent de 1914. Au couple des pulsions de peur et de haine, s’ajoute la relation ambiguë entre pitié ou indignation et identification. Sur les affiches, dans les films – car le cinéma est très vite mobilisé et mobilisant -, à travers des icônes du siècle, commence un long cortège de mères douloureuses, d’enfants martyrisés, de torturés, de charniers. Il hantera la mémoire visuelle collective. Le phénomène culminera pendant la seconde guerre mondiale et la question de la Shoah, irreprésentable et innommable pour les uns, mais avec, pour les autres, la conviction que si l’on avait vu, si l’on avait su, si l’on avait fourni des preuves visibles à l’opinion mondiale, les choses se seraient déroulées autrement.
Mais la guerre de l’image ne se résume jamais à la question de la preuve, qu’il s’agisse de celle de l’héroïsme des nôtres ou de la perversité de l’ennemi. Cet ennemi, encore faut-il le voir et le nommer, voire le légender comme un cliché. L’histoire visuelle de la guerre d’Algérie apparaît souvent comme celle d’exactions révélées ou dissimulées dont nous évoquons la mémoire quarante ans après, y compris le massacre des harkis, dont ne subsiste guère d’image. Elle fut aussi celle d’un embarras à décrire des « événements » qui n’étaient ni une guerre ni une révolte, à désigner un adversaire, le fellagha qui semblait aussi invisible sur le terrain, qu’inclassable : était-il ennemi, révolutionnaire, rebelle, bandit ? Hors quelques clichés de pauvres types levant les bras, l’ennemi n’apparaît guère. L’enjeu symbolique qu’implique le point de vue sur l’image, surtout dans les guerres non conventionnelles, se révèle déjà.

Preuves en images

Cet enjeu sera évident dans la guerre du Vietnam, riche en images. Ce sont des images qui restent dans toutes les mémoires et mobilisent les foules protestataires de l’époque, petite fille courant sous le napalm, exécution d’un civil d’une balle dans la tête, bonze se faisant brûler vif. Là aussi l’adversaire est invisible mais l’image surabondante, grâce à des correspondants de guerre équipés d’un matériel léger. Ils se déplacent sans peine et filment ou photographient ce qu’ils veulent, quitte à en payer le prix : plus de 150 d’entre eux y trouvent la mort. L’image est incontrôlée et diffusée. Car pendant que la photographie et le film fixent les grands souvenirs de la guerre pour la mémoire, la télévision fait rentrer le conflit dans les foyers. Elle y rappelle non seulement que les boys font des morts qui ressemblent à des civils, mais aussi que les G.I. qui, eux, ressemblent tant aux téléspectateurs, rentrent au pays en Body Bags, les sacs à viande.

Même si, côté américain, les commentaires de l’image furent globalement moins “pacifistes” qu’on ne tend à le croire, la télévision apparaissait comme facteur de démobilisation. De démoralisation, disent les militaires persuadés d’avoir perdu à cause des médias. Ils en retiennent la leçon : contrôler les images des dommages qu’on produit, mais aussi celle des pertes qu’on subit, localiser les caméras amies comme les mitrailleuses ennemies. Règle qu’appliqueront toutes les armées, y compris Tsahal en refusant récemment l’accès de Djénine à la presse.
Lors des conflits de la Grenade et de Panama, aux Malouines, règne le principe du “pas vu, pas tué” : une bonne guerre est une guerre sans morts visibles, supportable par les sensibilités télévisuelles. Les objets de notre compassion sont sélectionnés : tous les cadavres n’ont pas la même survie cathodique post mortem. La télévision excelle à montrer des victimes particulières et interchangeables dans leur souffrance, séparées de tout cadre de référence, de toute histoire, mais capables d’émouvoir. Mais elle les sélectionne. L’idéologie victimaire et à l’humanitaire-spectacle, encouragent l’art de montrer ou de cacher les bons morts. Et toutes ne nous touchent pas également. L’historien Walter Laqueur faisait remarquer que le terrorisme tue plusieurs milliers de personnes par an en Inde et au Pakistan et que, sauf risque de guerre nucléaire entre les deux puissances atomiques, cela émeut moins les médias occidentaux que des jets de pierre à Bethléem.

La guerre du Golfe – on l’a écrit cent fois – fut tout à la fois une guerre vidéo, sans image, guerre en direct, guerre-spectacle, mais ce fut aussi une guerre sans victimes visibles. Elle révélait la logique de la télévision par satellite qui allait désormais nous faire vivre au rythme des catastrophes en live, en direct. À rebours d’une expérience séculaire, qui consistait à se vanter par des tableaux héroïques ou sur des monuments de pierre, d’avoir fait beaucoup de morts, il s’agissait aussi de démontrer l’innocuité d’une puissance, par ailleurs complaisamment étalée. Ces machins sont terrifiants, mais nous ne tuons pas vraiment de gens et bien sûr, personne ne meurt chez nous.
Depuis, la leçon a été retenue et étendue. La guerre du Kosovo, avide de visages de victimes, dissimula le corps de l’ennemi. Il fut nié par la distance, vu et frappé à hauteur de satellite, comme nié par la parole, y compris par le refus de se référer la catégorie de l’ennemi. Jamie Shea, porte-parole de l’OTAN expliquait image numérique à l’appui, que les frappes détruisaient des choses, du potentiel militaire et que les coups ne s’adressaient pas à un peuple, mais à un tyran ou à un principe.
D’où quelques nouvelle règles du jeu :
– Les médias ne transcrivent plus l’événement, ils le font. Ou du moins, ils le suscitent : en Somalie comment l’U.S. Army programme des guerres humanitaires sur rendez-vous avec les grands médias, mais y renonce dès que les caméras saisissent une scène non prévue par le scénario : des boys morts, comme au Vietnam, des indigènes bêtement mitraillés.
– La principale fonction des médias est de dire qu’ils sont là et qu’il n’y a rien à dire, sinon que la planète entière vibre de la même émotion et partage la même attente. L’absence d’information ne fait pas obstacle à la communication. Au contraire.
– Désormais, la télévision contribue plutôt à une désorientation du spectateur. La guerre devient ou trop mondiale ou trop locale. L’ennemi se dénationalise, s’identifie à une entité abstraite, Fanatisme, Haine, Totalitarisme, Purification ethnique, ou à une particularité folklorique : les Serbes n’aiment pas les Bosniaques, ni les Hutus, les Tutsis, c’est comme ça chez ces gens-là. La cause des conflits s’individualise : Saddam Hussein et Milosevic sont de nouveaux Hitler, Ben Laden un fanatique nihiliste. L’intelligibilité historique est en proportion inverse de l’hystérie de visibilité dans le perpétuel présent cathodique. Et comme de surcroît, la télévision tend à dépolitiser et à montrer la “force des choses”, toutes les violences deviennent égales, dans la catégorie des catastrophes ou de l’éternelle folie des hommes, explicables par les passions archaïques..
La catégorie de l’ennemi devient pareillement problématique. L’Autre est forcément victime ou criminel, humainement touchant, moralement condamnable,toujours réduit à sa dimension affective. Sa souffrance ou sa perversité lui interdisent d’appartenir à une communauté historique..
– La partie vaut le tout, l’individu la Cause, l’exemple l’explication. Un témoignage de victime, une mort filmée, une bavure condamnent un camp. D’où la tentation du trucage et de la forgerie : fournir à la presse ses cadavres de Timisoara, ses couveuses débranchées, ses villages bombardés, ses Madones douloureuses, ses visages émaciés derrière des barbelés. De l’image un peu esthétisée et un peu posée pour complaire aux goûts de la presse jusqu’à la pure et simple mise en scène, en passant par les images mal légendées, mal montées ou hors contexte s’ouvre le champ miné qui sépare l’erreur de bonne foi de la totale manipulation.
– Dans la vie civile une bonne part des événements qui nous sont rapportés, sans être nécessairement faux, sont imaginés, préparés, mis en scène, précisément pour être vus. Dès les années 60, Daniel Boorstin pressentait ce qu’il nommait les pseudo-événements produits pour être reproduits. Il n’imaginait sans doute pas que ce principe toucherait l’événement brusque par excellence : le fait de violence, guerre ou attentat. Désormais, la cause des peuples n’est plus défendue par les poètes et les exaltés : il y a des agences de communication pour cela. Hill and Knowlton remplacent Byron et Hugo quand il s’agit de défendre les intérêts des Koweitiens ou des Bosniaques, et ces intérêts consistent à fournir aux médias leur lot d’atrocités. Les communicateurs du Pentagone, merchandisaient fort bien une guerre humanitairement correcte : les victimes étaient d’un seul côté. Multiplier ses partisans quand on multiplie les morts suppose de dissimuler les seconds aux premiers.
De leur côté, les terroristes sont aussi devenus des maîtres du marketing : leur planning attentats suit leur planning médias. Ainsi le Hamas est particulièrement réputé pour sa couverture image des attentats, et il a été vite imité par les autres branches de l’islamisme. Avant, les martyrs laissent leur testament filmé sur cassette. Pendant, les combattants s’efforcent de filmer les opérations. Après, on fait circuler dans les mosquées et madrassas des cassettes montrant le châtiment des ennemis de Dieu.
– Dernière leçon de ces guerres de l’image : certains de ses trucages se révèlent après coup, encourageant le scepticisme de l’opinion. Qui ne se souvient des fausses victimes de Timisoara ou des cormorans bretons englués dans le mazout d’un prétendu Golfe persique ? D’où un nouveau domaine de la guerre de l’information : la contestation des informations et images adverses, la remise en cause de leur authenticité, puis la contestation de la contestation. D’où surtout, une course de vitesse, car il ne sert guère de révéler un trucage trois mois après. D’où, enfin, un effet en abyme de vraies et de fausses images.

Violence, vision et passion

Il y aura toujours, des “médias de la haine”. La peinture, le livre, l’affiche, le journal ont toujours rivalisé en pouvoir de mobilisation. Le cinéma n’a pas moins excellé à montrer les stéréotypes les plus négatifs. Difficile de surpasser en emphase belliqueuse certains de ses plus grands chefs d’œuvre comme Naissance d’une Nation ou Alexandre Nevski . On se souvient de « Radio mille collines » et de ses appels au meurtre. Au Liban, en Yougoslavie et partout où l’on se massacre, les tubes cathodiques projettent de quoi nourrir les passions les plus agressives. Les médias valent-ils ce que vaut leur contenu, vrai ou mensonger, poussant à la haine ou la connaissance de l’autre ?
À cette vision, un discours sur le pouvoir pacifiant des médias. Dans sa version simple, il affirme que nous ne nous détestons que faute de nous savoir si semblables : plus de communication (sans censure, sans frontière, .. .) entraînera moins de violence. On connaît le programme que Jack London assignait, au cinéma : “Le temps et la distance ont été annihilés par le film magique pour rapprocher les peuples du monde. Regardez, frappé d’horreur, les scènes de guerre et vous deviendrez un avocat de la paix .. ”. Version moderne : des gens qui aiment Michael Jackson et écoutent CNN ne peuvent pas vraiment se faire la guerre. Version cyber : grâce au Web, nous échangerons des données, pas des missiles. On sait ce qu’il en est advenu.
Dans une version plus sophistiquée, la télévision, medium froid, serait intrinsèquement apaisante. la soutient qu’elle est rétive aux questions brûlantes et aux personnages qui chauffent : “Hitler aurait rapidement disparu si la télévision était apparue à une vaste échelle pendant son règne. Et eût-elle existé auparavant qu’il n’y aurait pas eu d’Hitler du tout.” La télévision, capable d’émouvoir et d’impliquer, mais non d’exciter ou de mobiliser, serait, en somme, rétive à la rhétorique emphatique, au “sublime” qui est selon Kant le registre du discours guerrier.
Cette théorie du gentil medium revient dans l’air du temps. On célèbre dans la télévision un des grands facteurs de dédramatisation, de désengagement, de valeurs moins martiales Ce medium soft, qui marche à la séduction nous parle le langage de l’intimité. Elle nous éloignerait de tout pathos belliqueux. Contribuant à la paix civile, fut-ce en répandant individualisme et scepticisme, mettant sous l’œil de chacun “en temps réel” toute atrocité à l’autre bout du monde, la télévision serait au service de la paix. L’argument est, en somme que l’on meurt pour des livres, que l’on s’engage “comme au cinéma”, mais qu’il est rare que l’on éteigne son poste pour courir au combat.

Possible. Mais qui rendra justice au poids des cultures dans la façon d’éprouver la crainte et l’exaltation ? Par un consensus presque spontané, les médias américains ont refusé de montrer le moindre cadavre du 11 Septembre. Dans le même temps, leurs adversaires font circuler en guise de matériel publicitaire des cassettes où l’on voit décapiter un otage au Pakistan, le journaliste Pearle, massacrer des soldats algériens ou exécuter des partisans de l’Alliance du Nord, en Afghanistan. Le même écran qui a rendu la vision des victimes insupportable aux uns la rend exemplaire et exaltante pour les autres. Dans le monde de l’image la maîtrise des flux n’est pas celle de la réception. Sinon, tout le monde serait proaméricain. Le diplomate américain Richard Holbrooke se demandait : « Comment se fait-il qu’un type dans une caverne puisse gagner la bataille de la communication contre la première société de l’information au monde ? » Bonne question !
Deux univers s’opposent image contre image. Al Jazira contre CNN. Cutters contre missiles. K7 contre B52. Low tech contre High tech. Discours théologique contre discours étatique. Métaphores coraniques contre conférences de presse. Treillis contre costumes. Ouma contre mondialisme. Dramaturgie contre communication. Celui qui regarde le ciel contre celui qui regarde le prompteur. L’homme des grottes et du désert contre l’homme des villes et des tours. Ben Laden contre Bush.
Cela parce que le terrorisme moderne, guerre sans armée et crime d’écran, reflète une nouvelle relation du faible au fort. Il a sa polémologie : l’attentat représente un rapport coût / résultat incomparable : des armes rustiques et quelques kamikazes pour un effet maximal de perturbation, d’incertitude et de dispersion des forces ennemies. Mais l’attentat a aussi sa médiologie. Le groupe terroriste, société secrète spectaculaire, compte sur les vecteurs de l’adversaire pour amplifier son message. Il lui faut contrairement à lui multiplier les images de cadavres. Quantitativement, puisque plus d’horreur signifie, pour le camp adverse, plus d’humiliation symbolique et un coût moral insupportable. Qualitativement, notamment par le choix de la victime. Elle est significative soit par ses responsabilités ou sa visibilité, un chef d’État, par exemple ou un fonctionnaire « complice de la répression », soit par son anonymat qui révèle qu’aux yeux du terroriste nul n’est innocent. Dans le premier cas, la victime, physiquement touchée et la cible symboliquement visée coïcident peu ou prou. Dans le second, elles différent au maximum, preuve que le terrorisme emploie la victime comme signe capable de produire plus de ravage politique par la publicité de sa mort que par sa mort même.Des théologiens islamistes fondamentalistes ont récemment expliqué que tuer une femme, fut-ce une simple passante en territoire ennemi, n’était pas vraiment tuer une innocente : les femmes paient des impôts qui contribuent à l’effort de guerre des oppresseurs. Et puis, si elles ne protestent pas contre l’injustice, ne sont elles pas un peu complices de la violence des puissants, à laquelle ne fait que répondre la contre-violence du terroriste ? À ce compte là, pourquoi ne pas massacrer les bébés : ils seraient bien capables de devenir soldats ou policiers, une fois adultes ?

Terreur d’écrit, terreur d’écran

L’idée que le terrorisme est une « violence aveugle », donc irrationnelle, donc nihiliste est fausse. Les poseurs de bombe ne résolvent pas des problèmes de libido ni ne manifestent une attirance métaphysique bizarre, un peu gnostique, pour l’apocalypse. Ils appliquent une méthode rationnelle d’utilisation optimale de moyens en vue d’une fin. Cela ne signifie pas que les terroristes, individuellement jouissent d’un équilibre psychique remarquable, ou qu’il faille considérer comme normale leur attirance pour la mort, celle des autres ou la leur (car contrairement à une idée reçue, les attentats-suicides sont très répandus tout au long de l’histoire du terrorisme). Cela signifie que, dans la bizarre comptabilité du terrorisme, du point de vue de sa rationalité instrumentale, chaque mort doit « rendre ». Ceci est vrai et en terme d’affaiblissement de l’adversaire, et en terme de plus-value publicitaire, d’amplification du message, si l’on préfère. Montrer les morts, les siens et ceux que l’on fait, est, dans cette optique, rationnel et souhaitable.
Ceci vaut pour toutes les formes de terrorisme, mais pas de la même façon. Globalement, on connaissait jusqu’à présent trois formes de terrorisme, classées en fonction de leurs objectifs politiques.
– Un terrorisme « vertical » (de type révolutionnaire) qui se propose de renverser l’ordre établi (l’autocratie comme disaient les terroristes russes de la fin du XIX° siècle). Dans le cadre d’une stratégie d’ébranlement du système, l’acte terroriste doit servir de préalable, voire d’accélérateur, à la mobilisation du peuple contre ses tyrans et à la Révolution. Le but est de détruire l’État ou les institutions.
– – Un terrorisme « territorial », anticolonialiste par exemple, qui entend chasser un occupant, ou un groupe allogène. Ici, il s’agit d’une stratégie de découragement, qui peut être complémentaire de la guérilla et de la négociation politique : décourager la puissance étrangère jusqu’à la faire partir.L’objectif est la libération
– Un terrorisme instrumental de pure contrainte. Il s’agit, dans le cadre d’une stratégie de menace et négociation, d’obtenir un avantage précis, comme la libération d’un prisonnier, ou un renoncement (qu’une puissance étrangère cesse de soutenir telle faction ou de s’interposer dans tel conflit, p.e.). Une telle action qui peut parfaitement être commanditée par un État est en principe limitée à ses objectifs précis. En France, les campagnes terroristes de 1986 – celle de l’attentat de la rue de Rennes – et 1995 – celle du métro Saint-Michel -, l’illustrent parfaitement. Il s’agit d’une relation de coercition, limitée dans le temps et dans ses objectifs, entre le terroriste « prédateur » et le détenteur d’une autorité ou d’une ressource qui peut être l’argent ou l’accès aux médias…
Bien entendu, ces trois modèles peuvent se mêler : on a souvent vu des groupes exercer un chantage du troisième type, dans le cadre d’une lutte de libération nationale, mais dont la finalité proclamée serait l’effondrement du capitalisme international.

Dans tous les cas, qu’il s’agisse a) de détruire l’autorité et de propager l’exemple de son propre sacrifice auprès des opprimés, ou b) de radicaliser les rapports entre deux groupes « ethniques », ou enfin c) de rendre la situation insupportable à un gouvernement ou à une institution en choquant l’opinion publique, intervient l’horreur de la mort. Elle est recherchée pour son effet direct : terroriser au sens étymologique, provoquer une peur exceptionnelle qui fait trembler, donc paralyse. Mais elle est aussi recherchée pour son effet indirect : « souligner » ou crédibiliser le message idéologique, dramatiser les relations entre deux groupes, attirer l’attention de l’opinion internationale, servir d’exemple, …
En ce domaine, peut-être faudra-t-il distinguer des traditions culturelles terroristes : gens de l’écrit et gens de l’écran. À quelques jours près, en Mars et Avril 2002, on a pu en voir deux exemples. Les Brigades rouges italiennes (ou ceux qui prétendent reprendre leur nom et leur filiation) ont accompagné l’exécution de l’économiste Biaggi par un communiqué incoyablement verbeux de 26 pages sur copie carbonne. Quelque jours plus tard, le 15 Avril 2002 Al Jazeera reçoit une cassette avec une déclaration-testament d’un des terroristes du 11 Septembre. Al Hazwami, sur fond de tours en flamme de Manhattan, par un montage qui chahutait la chronologie, comme pour un générique de film, annonçait qu’Al Quaïda allait porter la mort sur le territoire américain, et la séquence suivante montrait Ben Laden lui-même se félicitant de cette victoire. Entre le discours abstraits de légitimation tenu par les terrorismes, la façon dont ils éprouvent le résutat de leurs actes et les moyens qu’ils emploient pour le faire savoir, il existe d’énormes différences.
Visiblement, un nouveau terrorisme, tout à la fois mystique dans ses objectifs et pragmatique, par sa compréhension des systèmes de communication de l’adversaire, a bien saisi les nouveaux pouvoirs de l’écran. Le 11 Septembre, c’était après tout d’abord des images. Comme icônes (l’expression est de ben Laden), elles représentaient l’Amérique, la Mondialisation, l’Argent, la Culture mondiale, l’Orgueil, la Tour de Babel, le monde séculier. Mais ces images étaient aussi mises en scène en vue d’un effet de panique et d’affirmation d’un nouveau statut du terrorisme. Rappel qu’il vise toujours à un retentissement psychique « hors de proportion avec ses résultats purement physiques ».
Il se pourrait aussi que ce nouveau terrorisme échappe aux trois catégories établies plus haut et qui sont fortement marquées par une vision classique de la politique centrée sur l’État qu’il faut renverser, chasser ou contraindre. Il se pourrait enfin que son ambition ne soit pas vraiment de l’emporter politiquement, au sens de faire céder la volonté d’un adversaire, (sauf à croire sérieusement établir le règne de Dieu sur Terre). Son but serait de se confondre avec une affirmation symbolique. Une revanche en image contre le monde de l’image ?

François-Bernard Huyghe

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