Polémologie

Une science de la guerre ?

Polémologie : forces et signes

Un texte publié dans  Héritage et actualité de la polémologie,  Téraèdre 2007

L’institut de Polémologie a, des décennies durant, produit des « baromètres » de la guerre. Il a confronté violences collectives (catégorie plus large que celle des conflits armés) et autres faits sociaux, convoqué toutes les disciplines, recensé les « complexes belligènes » et situations déclenchantes. Cette sociologie de la guerre s’attachait d’abord aux conditions psychologiques et matérielles de l’alternance guerre-paix.

La tentative a tourné court après la mort du fondateur, Gaston Bouthoul : le réseau manquait de relais institutionnels, universitaires ou médiatiques. Des chercheurs en « peace research », irénologie ou « Friedenforschung », plus politiquement corrects, concurrençaient la polémologie hors nos frontières.

Dans une atmosphère d’époque polarisée par le conflit Est/Ouest et la lutte des classes, prédominait le débat sur la fatalité de la violence pulsionnelle ou sa dimension culturelle et structurelle. Voire la joute Nature contre Culture, Rousseau contre Hobbes. D’un côté, on convoquait Freud ou l’éthologie pour expliquer le goût de notre espèce pour les massacres :, agressivité maligne ou destructrice, Thanatos, destrudo, agressiveness, Todestrieb… De l’autre, on cherchait chez Margaret Mead ou dans l’anthropologie des exemples de sociétés pacifiques ou des traces d’un stade pré-guerrier de l’humanité.

Mais, au-delà de ces raisons datées, le projet de la polémologie posait deux sortes de questions : celle de son statut proclamé ou réclamé de science et celle de son objet, la guerre, deux domaines qui appellent une redéfinition et que nous évoquerons. Dans un troisième temps, nous envisagerons de compléter l’étude des forces létales (la guerre comme institution produisant des morts) par celle des signes – informations, données, messages, icônes, discours, …. Les voies et moyens du faire croire pour éclairer les modalités du faire mourir, en somme.

I Quelle science ?

La polémologie première manière suppose quatre niveaux d’analyse.

1) Fonctionnalité

Pour Bouthoul, la guerre a des fonctions réelles du point de vue de la conservation de l’espèce ou du groupe, et ce quels que soient ses desseins proclamés. Les hommes croient la mettre au service d’un enjeu ou d’une querelle, mais c’est le désir de guerre qui se manifeste sous le déguisement des appétits ou des justifications. Son rôle pourrait être de régulation. Bouthoul suggère qu’elle consomme des excédents démographiques (infanticide différé) mais aussi excédents des forces vives des jeunes hommes. Fin déguisée en moyen, elle serait affaire de surabondance, non de manque : d’où la destruction organisée qu’elle requiert périodiquement.

Nous avouons ne pas être très convaincus par cette fonctionnalité et mal la séparer la question de l’universalité ou de la pérennité de la guerre. Fonctionnelle pour qui ? Pour l’espèce, pour le groupe qui la pratique (ou la pratique avec succès) ? Par quels intermédiaires (traits culturels, acquisition de ressources rares, organisation sociale, stimulation à l’innovation…) se manifesterait le paradoxal bénéfice de risquer sa survie ?

D’autres ont traité la guerre comme dysfonction culturelle, inadaptée à notre équipement physique et instinctuel de primates pauvres en armes naturelles et dont les instincts agressifs, n’étant pas déterminés quant à leur objet, s’exercent de façon chaotique. Ce n’est pas en reprenant ce débat qu’une nouvelle polémologie gagnera ses titres de noblesse.

2) Agressivité collective

La polémologie analyse les variations de l’agressivité collective énergie pulsionnelle, qui se « décharge » périodiquement. Impossible, ici de ne pas songer à une métaphore hydraulique, celle de la vapeur qui monte L’agressivité collective serait donc une appétence croissante pour l’affrontement envers un autre groupe.

Si la notion a le mérite de se distinguer de l’agressivité individuelle cela ne pose pas moins de questions. Est-ce une pulsion ou une prédisposition que chacun pourrait porter en soi ? Elle mériterait la qualification de collective soit par sa cible (un autre groupe culturel pour qui l’on éprouve de la haine en tant que tel) soit par les sentiments d’identification avec son propre groupe qu’elle présuppose. Ils mènent au dévouement jusqu’à la mort pour protéger sa communauté. Y compris de périls purement fantasmés, car c’est souvent celui qui croit le monde hostile qui devient le plus agressif.

Or, un combattant n’est pas nécessairement un amok, dont les pulsions mortifères se polarisent à la demande sur une certaine couleur d’uniforme. Toutes les guerres n’impliquent pas des foules aux passions nationalistes exacerbées, criant les unes « à Berlin », les autres « Nach Paris »..

Est-il d’abord certain que la qualité la plus recherchée chez un soldat soit une destructivité même canalisée ? Aucune armée moderne ne demande à ses guerriers de courir dans la plaine en poussant des cris, mais de transmettre des données, d’acquérir des cibles, de déclencher des frappes… Historiquement, d’importantes machines de dressage militaire ont produit des pièces fiables qui, suivant le cas, levaient ensemble leur bouclier ou rechargeaient calmement. Quant aux civils, il est désormais conseillé, au moins en Occident, de leur vendre des guerres « zéro mort » ou du « interventions humanitaires ». Cela ne plaide pas exactement pour des invariants. psychiques

Par ailleurs, la guerre est le moment où le mystère de l’obéissance atteint son paroxysme. : le mécanisme qui fait que, de siècle en siècle, on accepte de périr en un lieu inconnu et de s’entretuer avec des gens inconnus. Que nous soyons capables de mourir pour des idées (ou des symboles) et de tuer des idées (i.e. des gens qui « représentent » autre chose qu’eux-mêmes) ne pose pas moins de problèmes que la quantité d’adrénaline investie dans ces tâches.

La double capacité d’identification du belligérant (il s’identifie à son groupe et il identifie l’adversaire concret en face de lui à un principe : la barbarie, l’inhumanité, le fascisme, le communisme, l’ennemi héréditaire..), quelles que soient nos prédispositions inconscientes ne s’explique pas sans médiations et représentations communes.

3) Facteurs belligènes

Il sont structurels variables (géopolitiques, historiques/cycliques, démographiques, économiques ou autres) et leur analyse permettrait une anticipation des conditions de surgissement des guerres. Sur ce point, la polémologie se trouve sur son terrain le plus sûr. On peut en contester la nomenclature, mais guère le principe.

Sans doute faudra-t-il chercher ces facteurs dans l’interaction de trois ordres de phénomènes :

– La rareté ou la surabondance de ressources (territoire, population, économie, énergie…)

– Des codes culturels. On a parfaitement le droit de contester la culture de paix prônée par les organisations internationales, mais il est difficile de ne pas croire qu’il existe des cultures de guerre.

– L’enchaînement des décisions stratégiques « rationnelles » (rationnelles par rapport aux représentations que les acteurs se font de leurs objectifs et des chances de succès) mais dont l’addition se révéler irrationnelle.

4) Animosité

Contre la théorie du « mauvais prince » (les dirigeants, le Système, obligent les masses foncièrement pacifiques à s’entretuer pour maintenir leur pouvoir), la polémologie penche pour le mauvais inconscient (notre agressivité ne cherche qu’un prétexte pour de sanglantes querelles communautaires)… Comment se choisit-elle une cible pour devenir animosité envers autrui ? Ce serait par l’effet de ce que G. Bouthoul nomme des complexes belligènes. Ainsi celui dit d’Abraham consiste en la recherche d’un bouc émissaire. Dans d’autres cas, une projection paranoïaque attribue à l’autre de l’agressivité que l’on ressent soi-même. Le passage à l’animosité (voire aux actes belliqueux) coïncide avec le stade du choix de l’objet et de la justification de l’affrontement. Plutôt que des complexes freudiens, ce sont là presque des dérivations au sens de Pareto : discours ou camouflages pseudo-logiques, sous lesquels se dissimulent les « résidus » psychiques, les mêmes éternels mécanismes inconscients qui nous gouvernent.

Si tel est le cas, le processus doit être corrigé de fortes variations historiques et techniques.

Ainsi, les guerres occidentales modernes sont à la fois humanitaires et policières. Elles visent officiellement à empêcher des horreurs plus graves encore pour les populations (épuration ethnique, prolifération d’Armes de Destruction Massive, catastrophe humanitaire) pour le bien de ceux que l’on bombarde, mais qui sont considérées comme les premières victimes de leurs dirigeants.

Dans ce cadre, un professionnel de la guerre est censé faire le moins possible de dommages collatéraux voire le moins de morts (surtout filmés). Il s’en prend davantage à un système ennemi qu’à un Ennemi. Bien entendu une telle idéologie repose sur la confiance en la technologie qui « projette sa force » de la façon la plus intelligente, tandis que l’adversaire « archaïque » est pourchassé par des capteurs et missiles en attendant les tribunaux

Du coup, la fabrique du soldat occidental presse-boutons ne répond plus aux mêmes critères que celle du héros homérique y compris éthiques et idéologiques.

Par ailleurs la technologie n’a cessé d’accroître la portée utile de l’action guerrière, produisant autant des machines à détruire de loin que des méthodes et appareils pour capter et diriger de loin les forces. Le problème du soldat est d’être juste assez près de son ennemi pour le tuer, mais juste assez loin pour échapper à ses coups. Il doit aussi échapper à sa vision trop directe, éviter une relation ou il reconnaîtrait en lui un semblable.

À la suite d’Eric Erikson, la guerre a été décrite comme un phénomène de pseudo-spéciation : les membres d’un groupe sont capables de considérer ceux d’un autre comme s’ils appartenaient à une autres espèce à chasser ou détruire sans éprouver d’inhibitions ou utiliser mécanismes d’apaisement qui nous empêchent de vivre avec nos semblables en état de conflit sanglant perpétuel. L’arme qui multiplie notre force destructive requiert en complément des filtres de la perception. Le viseur d’un écran remplit très bien cette fonction en transformant l’ennemi en abstraction, points lumineux à effacer. Mais le langage permet aussi de considérer autrui comme un « objectif » ou un « barbare ». Là encore cela ne plaide pas pour un modèle unique de « passage à l’animosité ».

II Quelle guerre ?

La démarche polémologique distingue la guerre des autres violences collectives (où certains incluent jusqu’aux accidents de la route). Il est des cas où le statut de la guerre proclamée ne pose pas problème : les portes du temple de Janus sont ouvertes, la déclaration faite. Mais hors du cadre étatique (guerre entre États, guerres civiles pour l’État, guerres d’indépendance pour changer d’État). Ou du cadre clausewitzien (le politique « abandonne la plume pour saisir l’épée » et active la force militaire) ? Comment distinguer entre une « vraie » guerre et des émeutes, événements, crimes en bandes organisées… ou terrorisme ? La distinction n’est pas moins cruciale historiquement : certains prétendent que la guerre a été « inventée » au néolithique. D’autres s’interrogent sur le « mythe » de la guerre « propre de l’homme » et suggèrent des proto-guerres animales. Des anthropologues distinguent la guerre du feud, la vendetta dont l’objectif est la compensation rituelle des morts entre groupes, pur échange de vies, non la conquête d’un territoire ou d’un avantage…

L’actualité n’est pas moins troublante. Pour prendre deux exemples dans la même semaine, en mi-mai 2006, peut-on qualifier de guerre :

– la situation en Afghanistan, où pourtant viennent de mourir deux soldats français des forces spéciales engagées contre les talibans ? Non si on en juge selon la réaction des médias et de la population : rien ne peut laisser penser que le France n’est pas en paix.

– La situation au Brésil où des groupes criminels organisés comme le PCC (Premier commando de la capitale) attaquent les forces de l’ordre à l’arme à feu et négocient avec les autorités ? Non, si l’on s’en tient à la distinction entre guerre comme violence publique et désordres ou crimes en bandes comme violence « privée ».

Dans tous les cas, la différence entre état de guerre et état de paix, différence qui devait se marquer par un bouleversement complet des mentalités et règles sociales, semble de plus en plus difficile à tracer. Soit que les puissants croient avoir atteint le stade du contrôle absolu où la guerre ne peut apparaître que comme une perturbation périphérique de la globalisation. Soit que les faibles vivent en état de dangerosité perpétuelle.

Le glossaire de l’Institut français de polémologie proposait trois définitions :

« Guerre : absence de paix »,

« Guerre : état d’un groupe humain souverain, c’est-à-dire doté d’autonomie politique, dont la mortalité comporte une part d’homicides collectifs organisés et dirigés. »

« Guerre : affrontement à grande échelle, organisé et sanglant, de groupes politiques (souverains dans le cas de la guerre entre États, internes dans le cas de la guerre civile. »

Tout ceci ne fait que reprendre des éléments – caractère organisé, mortifère, finalisé, régulé, politique de la guerre- que contient déjà une définition aussi classique que celle d’Alberico Gentilis dans son De jure bellis de 1597 armorum publicorum justa contentio est. (La guerre est un conflit armé, public et juste).

La guerre doit donc

– Produire des morts avec des armes

– Etre menée à bien par des acteurs « altruistes » (ils agissent pour le bien public voire pour le bien tout court qui légitime de donner la mort et de la recevoir).

– Viser à un ordre stable mettant fin à la guerre

D’où trois conditions « classiques » :

Des outils spécifiques

Les armes agissent sur les gens et non sur les choses. Ces outils complétés par des techniques de transport et d’information sont destinés aux corps qu’ils transforment souvent en chair morte, mais aussi aux esprits. L’arme, c’est la possibilité d’administrer la mort collective (une guerre où personne ne risquerait de mourir serait une joute, un jeu, une menace…). De la mort organisée, la notion d’ennemi qui polarise la notion de guerre.

Des collectivités organisées.

Au sens strict, la guerre ne saurait être privée (même si elle peut satisfaire les intérêts particuliers du prince ou des marchands de canons) : le combattant se reconnaît comme membre d’une communauté matérialisée qui dispose de sa vie et lui confère le droit de tuer. Même le guérillero sans uniforme évoque une collectivité de référence, «peuple en armes». Même le professionnel froid (le mercenaire) se rattache à son corps des soldats de fortune.

Tout est affaire d’identité : elle se manifeste par la production de signes, insignes, discours dans le registre exaltant et sublime, identifiants (peintures, parures, uniformes), symboles, rites, discipline, traditions, bref tout ce qui lie le groupe. Le tout renforcé par la transmission d’ordres, instructions, au sens technique de bonne circulation des messages.

Qui dit organisation matérialisée dit durée : la guerre ne saurait se résumer à une unique explosion de violence, une unique bataille… Elle s’inscrit dans une perspective à plus ou moins long terme (les acteurs pensent même qu’ils agissent pour l’histoire voire pour l’éternité)

Un but spécifique : la victoire.

Elle commande la paix (saint Augustin : « nous faisons la guerre en vue de la paix »). Soit par la disparition physique de l’ennemi, soit qu’il renonce à ses revendications en se rendant, soit enfin via un compromis, un traité, une forme de demi victoire.

D’une part la victoire modifie (ou conforte) un pouvoir de façon durable. Désormais les X obéiront aux Y, tel territoire sera sous telle souveraineté. Désormais le droit de commercer dans tel port appartiendra à A et plus à B… Un rapport de force sera modifié et accepté, donc inscrit dans la durée. Voire pensé comme historique.

D’autre part, la victoire s’inscrira par une multitude de traces symboliques (symbolique étant ici pris au sens étymologique, ce qui rassemble, ce que l’on croit ensemble). Elle deviendra objet de croyance transmis par des signes tangibles. Si, par exemple, l’adversaire n’est pas réduit au silence et n’est pas « persuadé » de sa défaite (s’il continue donc de facto la guerre),… Si, pire encore, le vainqueur n’est pas persuadé de sa victoire, la notion n’a plus de sens. La guerre est faite en vue d’un certain « état du monde », projet faisant trace que ce soit dans un livre d’histoire ou sur la façade d’un monument.

Des notions qui précèdent découlaient des catégories non moins classiques : – militaire qui combat, politique qui commande et civil qui subit – belligérants et neutres – front et arrière – période de guerre et période de paix – guerres justes (par leur objet ou leur nécessité) et guerres injustes. Dans une situation d’asymétrie généralisée et d’atomisation de la violence, chacune de ces notions est remise en cause par « le haut » et par le « bas ».

Par le « haut » nous entendons que le « fort », pour ne pas dire l’hyperpuissance US, repense les panoplies, les collectifs et les fins de la guerre avec des notions comme

Revolution in Military Affairs : les technologies de l’information dirigent ou remplacent, les armes dans la perspective de l’infodominance planétaire : surveillance, deterrence (dissuasion) et traitement chirurgical des troubles

Information warfare : les systèmes d’information et les opinions deviennent des cibles prioritaires et des outils de contrôle

Peace building, Nation Building, Operations Other Than War, Preemptive strike : la notion de guerre avec un début et une fin des hostilités se fond dans la gamme des opérations ou interventions à but humanitaire, policier (châtiment des coupables), préventif, politique (propagation de la démocratie, renversement des tyrannies)…

Guerre zéro mort donc zéro risque pour le fort qui punit le faible plus qu’il ne le combat

– Et surtout Global War on Terror (alias the long war, alias Quatrième Guerre Mondiale) au caractère prophylactique (élimination planétaire des armes de Terreur, des groupes terroristes, et des régimes favorisant les deux premiers).

Nous l’avons caractérisée comme une guerre symbolique contre l’hostilité puisque son but n’est pas « de mettre fin à toutes les guerres » (comme 14-18, la der des der), mais de tarir les sources mêmes de toute attaque, si possible en faisant de la Terre a safe place for democracy. D’où sa nature de guerre perpétuelle sans victoire possible.

La trilogie armes, collectivités, finalités de la guerre est bien davantage menacée « par le bas », en l’occurrence par le barbare.

À savoir dans le désordre et dans des catégories qui ne s’excluent nullement :

– guerre dites asymétriques

– massacres de civils par des milices

– conflits identitaires sanglants mêlant ethnie, religion, idéologie, territoire, crime…

– activités de groupes armés mafieux souvent capables de contrôler un territoire et/ou de se légitimer par un discours politique

– désordres dans les zones grises et les États échoués

– utilisation pour le moment hypothétique des armes du pauvre nucléaires, biologiques, chimiques

– guerre dite sans limite conceptualisée par des stratèges chinois : elle mêlerait l’offensive idéologique, économique, terroriste ou autre aux opérations proprement militaires

– terrorisme de type jihadiste

Ainsi pour prendre le cas de ce dernier, il reflète d’abord toute l’ambiguïté du terrorisme en soi : entre « guerre du pauvre » (en attendant d’avoir les moyens de mener une vraie guérilla) et « propagande par le fait ». Il mêle ravage (châtiment emblématique des victimes représentant l’Ennemi dominant) et message (proclamation de sa cause, anathème, avertissement, humiliation du fort…). Surtout le jihadisme est largement dominé par la notion que la lutte armée est une obligation religieuse auto-suffisante « qui plaît à Dieu ». Sa valeur démonstrative – stigmatiser l’oppresseur ne requiert ni de renverser un État, ni de se libérer d’un État (comme le veut le terrorisme indépendantiste), ni même de le contraindre, mais plutôt de défier et châtier le principe du Mal. À la guerre missionnaire du fort (« gagner les cœurs et les esprits » jusqu’à ce que personne ne s’en prenne plus à la liberté), il oppose, sinon le projet d’une conversion universelle, du moins une logique de démonstration et de proclamation.

Il faudrait donc inventer une polémologie des « Nouvelles Violences Symboliques et Techniques » :

Ð nouvelles, pour autant que nos catégories en rendent mal compte : guerre et paix, politique et économique, communication et conflit, technique et idéologique, national et international…, tendant à fusionner

Ð violences au sens où, même si elles ne détruisent pas toujours des corps, elles visent à une contrainte ou un dommage,

Ð symboliques, par ce qu’elles impliquent toujours un élément de croyance partagée, et comme moteur et comme cible,

Ð techniques, enfin, puisqu’elles font intervenir systématiquement des moyens modernes de destruction et de transmission, au moins d’un côté, accroissant l’asymétrie entre les acteurs « faibles » et « forts»

III Quels signes ?

Longtemps guerre se traduisait par une dépense ou par une explosion de forces violentes, jusqu’à ce que l’une des deux cède. Ainsi, pour Clausewitz “La guerre n’est rien d’autre qu’un duel à une vaste échelle… un conflit de grands intérêts réglé par le sang et c’est seulement en cela qu’elle diffère des autres conflits.” Force contre force. Certes, le stratège prussien, ni aucun des philosophes classiques de la guerre n’ont négligé deux aspects fondamentaux de la guerre: la recherche de connaissance (sur les forces de l’ennemi, sur ses projets, sur l’environnement, sur ses propres forces et leur disposition,) et la motivation des combattants (ou la « démotivation » de l’adversaire). Pas plus que sur la tromperie, le secret, et de multiples aspects « informationnels », liés à l’incertitude du conflit, rien de tout cela n’est oublié. Mener la guerre consiste aussi à gérer des forces et des informations dans l’espace et dans le temps. Les forces qui détruisent et les signes qui apportent un sens pour un interprétant sont donc de deux ordres séparés.

Or l’information apparaît liée à la guerre dans au moins trois registres :

– utilisation stratégique de l’information comme moyen d’économiser des forces : avoir un bon service d’espionnage ou de bons satellites, perfectionner son système de communication et perturber celui de l’autre, l’intoxiquer, c’est au fond faire la même chose : utiliser des signes (captés, émis, traités, diffusés…) pour économiser du sang, des mouvements inutiles d’hommes ou de choses, des explosifs, des armes…

– effets de croyance, proclamations et défis, propagande, mobilisation morale, dressage des soldats, offensives psychologiques contre l’adversaire et/ou à l’égard des alliés et des neutres, contrôle. Il s’agit cette fois de motiver (ou de démotiver) des gens

– la recherche de victoires symboliques qui changeront durablement la vision de la réalité des acteurs …

Nous pouvons pour la commodité de l’exposé distinguer trois niveaux, militaire, médiatique et symbolique qui concernent respectivement

– les voies et moyens pour gérer l’information (sous toutes ses formes) pendant le conflit,

– la façon dont les moyens de communication de masse produisent une image de ce conflit

– et enfin les effets généraux de croyance durable poursuivis par la guerre et qui font du conflit un média d’un genre particulier

Dans le premier cas, l’utilisation de l’information est de l’ordre de la communication : il s’agit qu’elle parvienne efficacement à son destinataire, qu’elle soit fiable, qu’elle franchisse sans encombre l’obstacle de l’espace. Du moins s’il s’agit de la « bonne » information, celle que recherchent les stratèges. Car, pour affaiblir la coordination de l’ennemi, il faut le plonger dans le « brouillard», celui de l’incertitude, ou mieux encore, créer du désordre dans ses systèmes de communication pour le rendre sourd, aveugle, autiste et pataud. Dans tous les cas, cela concerne la bonne circulation de données dans l’espace. Le signe fait effet.

Dans le second cas, il s’agit de signes et symboles qu’il s’agit de propager. La propagation, d’une croyance, d’une idée, d’un slogan, d’une image va d’une source vers une périphérie. Son problème n’est pas tant de parvenir matériellement à ses destinataires que d’être reçue par eux, crue, acceptée, adaptée, adoptée. Là où la communication se heurte à l’obstacle de la distance, la propagation doit vaincre des résistances, s’imposer en concurrence avec d’autres croyances, notamment par des techniques de séduction, de persuasion ou d’argumentation, voire par la puissance de fascination médiatique. Ce qui ne signifie pas que les codes et les règles soient universels : ainsi en Irak, là où les USA tente d’occulter le spectacle de la mort, leurs adversaires, eux, transforment la mort en spectacle (cassettes testaments, exécutions d’otages…). Le signe persuad

La dernière dimension, celle de la transmission, suppose une lutte contre le temps. Cette fois, outres les traités et constitutions, il s’agit de laisser d’inscrire le souvenir de sa victoire et de la gloire des ancêtres combattants sous formes de monuments, de livres d’histoire, de récits et images (ou de commémorer la défaire comme ressentiment fondant la communauté des victimes). En ce sens la guerre suppose une conscience de l’histoire : les tueries ne sont pas vécues – ou pas uniquement – comme des accidents récurrents. Cela suppose un enjeu de pouvoir qui doit être durablement atteint : telle province appartient désormais à tel pays, telle religions sera imposée, prescrite ou tolérée dans tel autre, tel peuple peut se proclamer vainqueur, tel droit a été établi, et les générations suivantes s’en souviendront en principe pour toujours (i.e. jusqu’à la prochaine guerre). C’est un combat que mène chaque communauté pour son identité même : le souvenir de la guerre fondatrice, libératrice, malheureuse, honteuse… procure des représentations où se rassembler et se reconnaître. Le signe fait lien et trace.

La victoire doit coïncider avec le renoncement de l’autre à l’usage des armes (en bonne orthodoxie clausewietzienne, l’arme sert finalement à désarmer l’ennemi) ; mais elle doit aussi coïncider avec son renoncement à ses prétentions et à ses proclamations. Elle doit effacer son discours. Silence des armes égale silence du vaincu.

Conclusion

Hybrides par leurs motivations (criminelles, millénaristes, mystiques, tribales, idéologiques…), hybrides par le statut des acteurs (milices, bandes, groupes clandestins, sectes, réseaux..), hybrides par leurs fins (vengeance, contrôle d’un territoire ou d’une ressource, extermination d’un groupe, affirmation « publicitaire »…), hybrides par leur forme de violence organisée (attentat, massacre, émeute, démonstration…) , hybrides par ce mélange du faire mourir et du faire croire, du manifester et du massacrer, de l’attrition et de la domination, atomisées, mondialisées, dispersées, décentralisée, désordonnées, discontinues…, les nouvelles quasi ou pseudo guerres poussent à l’atomisation de la recherche.

Elle se traduit par la dispersion des travaux entre des « violences » où la mémoire génocidaire cohabite avec la violence scolaire et la géostratégie avec les considérations sur les femmes battues. Quand cela ne nourrit pas la complainte sur le chaos, le désordre et l’ensauvagement comme fatalités postmodernes.

Il devient en particulier de plus en plus difficile de distinguer des conflits qui en resteraient à un niveau « agonal », selon l’expression de Julien Freund, c’est-à-dire où le conflit des volontés resterait encore limité quant aux règles et moyens et un niveau proprement polémologique régi par la notion de mort légitime de l’ennemi. L’identification des acteurs, et celle des « volontés » ou projets et celle des moyens violents sont de plus en plus problématiques. C’est une raison supplémentaire pour s’intéresser aux représentations imaginaires et techniques des protagonistes et à leur comment.

Raison de plus pour réhabiliter la remarquable ambition interdisciplinaire de la polémologie qui a vocation à devenir un carrefour. Pour notre part, nous prêcherions pour une approche plutôt médiologique, qui rendrait justice au symbolique et au technologique à côté du stratégique… Mais ce n’est qu’une des manières d’envisager un projet polémologique toujours aussi indiscutable en son principe de connaître la guerre pour préparer la paix.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :