Polémologie

Une science de la guerre ?

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l’image fait la guerre

 

La mort sur nos écrans

 

 

Toute image est image de quelque chose (au moins d'une réalité intérieure). De par cette double nature – susciter interprétations, émotions, ou croyances, mais aussi renvoyer à une autre réalité qu'elle-même – elle provoque méfiances et déchirements. Elle est suspecte à la fois pour ce qu'elle fait aux gens, et pour ce qu'elle ne fait pas au réel (coïncider bien ou mal avec la réalité à laquelle elle renvoie).

La critique n'est pas nouvelle. Les religions monothéistes l'ont souvent menée : l'image trompe et excite les passions, elle incite à croire en de faux dieux, sa fabrication est un acte d'orgueil qui rivalise avec le créateur Et de surcroît, elle excite au péché…

Mais avant que la Bible ait été traduite en grec ou qu'existent le Nouveau Testament ou le Coran, Platon avait aussi dressé l'acte d'accusation : la représentation, comme instrument de connaissance, est pauvre, dégradée (l'image du lit est imparfaite par rapport au lit réel qui n'est rien au regard de l'idée pure de lit). Comme outil agissant sur l'âme, elle stimule les instincts, sa fascination détourne vers des désirs inauthentiques. Le dossier ouvert il y a (plus de) vingt-cinq siècles est loin d'être clos !

 

Car, de plus, l'image ne sert pas seulement à gagner des âmes, elle sert aussi à vaincre des ennemis. Et comme la guerre reste une activité communautaire consistant à produire des morts dans l'autre camp jusqu'à faire céder sa volonté politique, les techniques de l'image qui peut suivant le cas inciter à infliger la mort ou montre la mort y jouent un grand rôle.

 

EXALTER, HUMILIER, DÉMONTRER

 

Il en existe trois modes majeurs d’utilisation dans une relation stratégique (elles se mêlent presque toujours en pratique).

 

Les deux premiers sont aussi anciens que les représentations de batailles. D’une part, magnifier son camp, son roi, son Tout, son Un par l'image exaltante. Corollaire : représenter l’ennemi ridicule, vaincu, écrasé. La mort et la guerre peuvent être esthétiques et idéalisées comme dans la galerie des Batailles à Versailles : les nôtres sont magnifiques, bien campés sur leurs chevaux, et les leurs, vaincus, écrasés ou en train d’agoniser sans grâce dans le sang et dans la boue.

 

Seconde dimension. L'image peut être humiliante et servir à diminuer l’autre, à lui faire du mal, à le décourager, à insulter tout ce qu’il considère comme sacré. Donc à l'atteindre directement. Si cela ne confère pas un avantage stratégique ou psychologique, en tout cas, cela offre une satisfaction symbolique. D'autant plus que l'autre peut réagir maladroitement à l'image qui lui est lancée comme un missile rhétorique. Ainsi face à une caricature de Mahomet (qui laisse comprendre que tous les musulmans sont des terroristes) ou face à un film provocation (qui suggère que tous les musulmans sont violents et intolérants) déclencher des violences qui semblent justifier a posteriori les thèses provocatrices. Dans cette configuration, l’image n'idéalise plus les armes, elle est l'arme. Et l'on peut tuer en retour pour décharger l'intolérable colère produite par les image. Comme on peut tuer pour produire des images humiliantes : c'est – de l'aveu même de ben Laden- la fonction de l'attentat de 11 septembre : punir les idôlatres qui avaient dressé ces tours de Babel et leur envoyer, par leurs télévisions interposées un spectacle plus éloquent que mille discours.

 

La troisième dimension est historiquement liée à la question de la photographie : l’image est probante, elle démontre que ceci a eu lieu devant l’objectif de manière qui semble irréfutable.

Tout change, en effet, avec l’invention du cliché comme témoin. La première guerre photographiée est le siège de Sébastopol. La reine d’Angleterre voulait des images qui montrent combien le moral des troupes était excellent et leur ordre parfait. Lors de la guerre de Sécession, Lincoln envoya des photographes professionnels pour soutenir l’effort de guerre, et pour prendre des images qui se vendirent du reste fort bien. En dépit de contraintes techniques lourdes, les clichés pouvaient représenter des soldats paisibles au campement, mais aussi l’effroyable boucherie de Gettysburg.

 

Car la révolution de la photographie rend le cadavre visible. Pendant la guerre de 1914, quand les soldats agonisent ou sont mutilés, le photographe en conserve la trace.

Mais, bien sûr, le cliché peut rendre un témoignage faussé : dès 1870 on avait mis en scène des images montrant des atrocités imputées aux Uhlans : enfants morts, franc-tireur brûlé vif… Suivron les photos truquées les plus célèbres qui restent celles de la révolution russe où les censeurs font disparaître Trotsky, à grand renfort d'encre de Chine, chaque fois qu'il apparaît aux côtés de Lénine.

 

HISTOIRE DES MÉDIAS, HISTOIRE DES VIOLENCES

 

Les stratégies de l'image franchissent une étape cruciale en 1914. L'image est mobilisée à plusieurs titres. Comme grande dénonciatrice, elle participe à la diabolisation de l'ennemi (on parle déjà d'atrocity propaganda). Le processus consiste à démontrer que l'autre n'est pas seulement ennemi suivant une simple opposition politique et militaire, mais aussi par nature. Il est criminel, barbare, animé d'intentions idéologiques ou morales abominables, absolument lié au Mal, et par les moyens qu'il emploie et par les fins qu'il poursuit.

 

L'image stimule aussi la combativité et maintient le moral des soldats et des civils : identification à des figures mythiques du passé, rassemblement communautaire, sentiment d'unanimité. Ceci peut se faire d'une façon extrêmement naïve, mais qui n'en est pas moins efficace en ces temps de contrôle des médias et d'exaltation patriotique.

 

Mieux encore que la production des belligérants européens, la propagande de guerre américaine de l'époque le montre. Professionnalisée, elle est confiée à des experts, en accord avec une certaine vision du social scientist. Privatisé, l'effort de propagande est confié à des comités volontaires, les committees for public information. Ils exploitent toutes les potentialités des mass media. On leur doit des affiches célèbres comme celle où Oncle Sam pointe le doigt vers le spectateur, ou encore une figuration de la barbarie teutonne sous forme d'un singe gigantesque porteur d'un casque à pointe et à la bestialité évocatrice de sexualité : il enlève une pure jeune fille blonde. Il tient une sorte de batte de base-ball ou de massue sur laquelle est écrit «Kultur». Et le singe débarque sur les côtes américaines (car il est notoire que le Kaiser projetait d'envoyer sa flotte contre le port de New York !).

 

Dans un autre genre, le film Pershing's Crusaders montre le général Pershing qui commandait l’armée américaine et une masse de soldats marchant vers l'objectif. Ils portaient à l’époque un casque rond, de forme un peu médiévale et de grands fusils Garand avec leur longue baïonnette. De là une association d’idées visuelles : dans un fondu enchaîné, les GI's se transforment en croisés (d'où le titre) avec heaumes et lances.

C’est très primaire : nous = croisés = bien, eux = méchants= mal= envahisseurs. Soit une association d’idées. Je regarde le Kaiser, il porte un casque à pointe et des moustaches. Quel autre personnage historique antipathique avait un casque à pointe et des moustaches ? Attila. Donc les Huns. Donc les Allemands sont des Huns. C’est absurde, mais l'image opère l’assimilation aux Huns par un fondu enchaîné et le commentaire explique qu’ils veulent envahir l’Amérique dans leur insatiable appétit de conquête.

 

Entre deux guerres, l'Agit-prop soviétique et la Propagandastaffel nazie font un usage systématique de l'image exaltante, idéalisée – réceptacle des besoins d'identification des masses – ou de l'image-repoussoir – celle qui incarne l'ennemi et toutes les craintes qu'il évoque – avec un code très stylisé à base de mâchoires serrées, de biceps et de regards d'acier vers l'horizon rayonnant. Même si les théories s'opposent – éveil de la conscience de classe par répétition pavlovienne des mêmes stimuli, ou appel aux contenus de l'inconscient « racial » qu'incarne le Chef.

 

L'esthétisation de la politique comme opéra total pour les masses atteint ses sommets avec les grandes liturgies filmées du nazisme.

 

Parallèlement au développement de la publicité, vendue à grands coups de rhétorique sur les images « qui parlent directement à l'inconscient », la propagande a ses théoriciens et ses critiques qui tentent d'en décrypter les mécanismes, ceux de l'hostilité et de l'engagement : il s'agit de mourir ou de nous dévouer aux valeurs communes, là où la pub nous promet de satisfaire notre désir et notre ego ; la différence n'est pas mince !

 

GUERRES CATHODIQUES

 

Pourtant – sauf peut-être Mc Luhan qui a compris dès les années 60 que « La guerre de la télévision signifie la fin de la dichotomie entre civils et militaires. Le public participe maintenant à chacune des phases de la guerre et ses combats les plus importants sont livrés par le foyer américain lui-même” – peu de gens pressentent l'énorme changement qu'apporte la télévision tant dans l'art de faire mourir (la guerre) que dans l'art de faire croire (l'influence).

 

L'écran cathodique implique une double révolution. D'une part, il se focalise sur des cas humains, voire sur des visages : toute cause ou tout événement historique est désormais incarnée par des gens, visibles, réduits à la dimension hypnotique du scintillement de l'écran, mais finalement semblables à nous. Ceci vaut particulièrement pour les victimes, dont la souffrance nous devient proche et à qui nous pouvons nous identifier.

 

Seconde dimension : on voit désormais les morts, comme en temps direct (ou du moins dans l'illusion du présent cathodique) y compris dans son propre camp, sans la distanciation de la photographie ni l'idéalisation du cinéma. L'idée que la guerre tue des gens, et même des boys qui peuvent ressembler au fils de nos voisins, devient alors une évidence sensible.

 

Les stratèges réfléchissent et réagissent vite : nous, le pays d’Hollywood, Madison Avenue, nous avons perdu la bataille de l’information face à ces photographes et ces caméras de télévision que nous avons laissé circuler trop libéralement ; que faire ? Il ne faudra pas rater la suivante.

 

L'idée est aussi de produire des images favorables destinées à la cible que reste l’opinion internationale. Vaincre l'image et par l’image demande de produire une guerre propre, conforme aux présupposés éthiques et idéologiques d'une société qui se veut modèle universel. Ce qui rend prophétique la phrase de Hannah Arendt : « Parmi l’amas des folies humaines, une des plus récentes et des plus folles est de faire des guerres dans le but de produire une image. »

 

La nouvelle conception triomphe avec la première guerre du Golfe. Ces choses sont connues, Tempête du désert est une guerre vue avec « l’œil du missile » grâce à CNN, qui a un quasi-monopole. CNN montre le missile qui part des bases d’Arabie Saoudite et celui qui arrive grâce à ses caméras sur place, comme à l’hôtel Palestine à Bagdad. Cette guerre est filmée en plongée, et non du point de vue du bombardé. La caméra évite les dommages cathodiques collatéraux. Il y eut des discussions sur le nombre de morts de la première guerre du Golfe, mais le principal était qu'aucun mort ne fut visible sur CNN. Parallèlement, pour éviter un effet Vietnam (du type petite fille courant sous le napalm), les communication officers s'assuraient que les pools de journalistes filmaient sous le bon angle. Ils les transportaient, leur accompagnaient, les aidaient pour s'assurer qu'ils regardaient bien où il fallait. La règle de l'oubli des morts (pardon : des dommages collatéraux) semblait bien fonctionner dans la décennie 1990.

 

Le débarquement de Mogadiscio, en 1993, suivait un agenda destiné à coïncider avec les JT du soir. Cela a failli provoquer un drame, car il y avait tant de flashs de photographes et de projecteurs, que les hélicoptères en soutien ont cru, que les ennemis tiraient, et ont failli lâcher leurs propres missiles. L’utilisation de la télévision obéit à un nouveau principe : si nous n’avons plus le contrôle complet de l’image, au moins, dirigeons les flux d’attention du bon côté grâce à nos écrans, nos objectifs, nos mises en scène.

 

IMAGES ET MONOPOLES

 

La surprise vient évidemment le 11 septembre où dix neuf kamikazes produisent la plus grande scénographie dramatique (et en tout cas, la plus filmée) de tous les temps : l'effondrement des Twin Towers.

La cible, ce sont des «idolâtres» (adorateurs de l’argent, de la puissance, de l’Occident, partisans des nouvelles croisades). Ben Laden emploie plusieurs fois ce terme, et pourtant, lui-même recourt aux images pour infliger à ses ennemis leur plus grande humiliation symbolique.

 

Les jihadistes ne comptent pas que sur l’effet judo de l’image – des télévisions a priori ennemies, obligées de diffuser leurs messages. Ils utilisent et développent de nouveaux moyens de diffusion. En 1991, la production des images et des critères de leur circulation étaient objectivement contrôlés par l'Occident. Dix ans après, en 2001, Al Jazeera montre Ben Laden entouré de combattants en armes, devant une caverne, en référence à l’exil à Médine du prophète et de ses compagnons. Ceci, le soir du premier bombardement contre l’Afghanistan, au moment où chacun pensait : c’est le remake de 1991, avec le même monopole de CNN, la même guerre sans images, sans morts visibles, une guerre réduite aux effets vidéo.

Il a suffi pour cela que quelqu’un porte une cassette à Al Jazeera, qui touchait quand même 50 millions de foyers arabophones. Et sur cette vidéo, une image de Ben Laden qui envahit les écrans occidentaux en quelques minutes. Comment résister à l’attraction de l’image ? Comment ne pas la diffuser ?

 

Les jihadistes acquièrent aussi leurs propres vecteurs. Ainsi, il existe une « société de production d’Al-Qaïda », As-Sahab. Grâce à elle, les vidéos circulant sur Internet font concurrence aux images clean de type CNN.

 

Ils ont leur code des images licites et illicites. En dépit des préjugés iconoclastes des salafistes ou de la simple décence morale, des scènes d’exécution d’otages, dont certaines particulièrement horribles avec égorgement face à la caméra durant une dizaine de minutes, sont des images licites pour les jihadistes, parce que pédagogiques.

Apparaît un autre genre de scénographies où le militant, le combattant, le moudjahidin devient à la fois arme, mort et image, puisqu’il va nous léguer, à nous et à sa famille qui en sera très fière, des images de son testament filmé avant de se transformer en chaleur et lumière.

 

La deuxième guerre du Golfe révèle un autre paradoxe. Pour faire formule, on pourrait dire : caméras partout, certitude nulle part. Il est possible de produire des images « fantasmiques » des armes de destruction massive, ou encore des images théâtralisées et exaltantes comme la chute de la statue de Saddam Hussein. Ainsi, ce nouvel épisode de Rambo que sera la libération de la soldate Jessica Lynch avec des commandos qui courent pour la libérer, sous l'œil des caméras de vision nocturne. Le tout tourné dans une clinique -on l'apprendra plus tard- parfaitement vide et où ils ne courent aucun danger.

 

CROIRE AUX IMAGES

 

L'image, ou plutôt la critique de l'image se fait aussi méta-propagande. La méta-popagande consiste à affirmer : ce que je dis, moi, est la vérité, ce que dit l’autre est de la propagande, et je le prouve. Introduire le doute sur la victime – qui, par exemple ne serait pas vraiment morte ou pas morte de notre fait – en est la forme suprême.

 

Soit une image de Mohamed al Durah, le petit Palestinien tué au début de la seconde intifada, scène reproduite dans tout le monde arabe, y compris sur les murs des écoles.

La critique ne tarde pas. « S’il avait été frappé par des balles venant du côté de Tsahal, il ne serait pas tombé de ce côté-là. Mais non, on voit bien qu’il bouge encore, il n’est pas mort, c’est posé, on voit que c’est mal coupé », etc., D'où des accusations de trucage, de falsification contre le journaliste Charles Enderlin dont l'équipe avait tourné ces images.

 

Soient des images des Twin Towers Elles seront mises en doute par les adeptes de la théorie du complot : « Regardez ces séquences attentivement, vous ne me ferez pas croire que physiquement des tours percutées par un avion se soient écroulées de cette façon. D’ailleurs, il est évident que ce n’est pas un si gros avion qui a fait un aussi petit trou dans le Pentagone. Donc tout ça est truqué. »

 

Soient des images censées démontrer que les récentes émeutes au Tibet n’étaient pas le fait de vrais Tibétains, mais de soldats chinois déguisés. A l’appui de ces déclarations, une « photo satellite » où l’on voyait les autorités distribuant des robes de moines à des soldats en uniforme pour qu'ils se conduisent en provocateurs déguisés. Dans les heures qui suivaient, des sites sur Internet ont révélé que ces images, nullement prises par satellite, dataient de plusieurs années et que les soldats chinois jouaient en réalité le rôle de figurants pour un film.

 

Soient des images de victimes arabes de Gaza ou d'ailleurs : aussitôt certains sites parlent de «Pallywood», contraction de Palestine et Hollywood. Sur Internet, il est facile de trouver des films qui expliquent qu’une partie des images provenant du côté palestinien sont truquées : « Il n’y a qu’à voir, s’il était vraiment blessé, il ne se tiendrait pas sur sa jambe droite, c’est physiquement impossible », etc.

 

 

AMBIGUITÉ DE L'IMAGE

 

Deux affrontements se déroulent donc en parallèle. La lutte pour décrédibiliser les images adverses (ou « officielles »). La lutte pour les submerger de ses propres images.

 

Toute image peut être contestée, y compris par d'autres images destinées à réfuter les premières. Cela se vérifie au moment de la guerre de Gaza 2009 où l’armée israélienne interdit aux correspondants occidentaux d’aller dans sur place, mais où, dans le même temps, sur YouTube, Tsahal montre des frappes vraiment chirurgicales et fait tout pour qu'elles soient mieux référencées dans les moteurs de recherche que les images adverses, celles de victimes.

 

En 2012, quand l'histoire se répète, les techniques ont encore évolué : dès que Tsahal exécute un chef militaire du Hamas, elle tweete le lien vers ses images! Elle se bat pour obtenir les meilleurs hashtags, pour que sa communauté de sympathisants cite davantage ses « éléments de langage », pour que les journalistes y prennent prioritairement l'information, que ses vidéos ou photos à elle montrent les bonnes victimes. Et la même chose, en face où le Hamas envoie tweets sur tweets afin de diffuser ses images de victimes palestiniennes. La guerre sur les réseaux consiste à décrédibiliser les images de l'adversaire comme truquées, jouées par des comédiens, prises dans un autre contexte, etc. autant qu'à gagner un meilleur Google ranking ou à être davantage cité et repris.

 

Alors comment se protéger de ces flux d’images et d'images qui contestent les images ? Quelles sont les « procédures de raréfaction », selon l’expression de Foucault, qui nous immuniseraient contre leurs excès ou leur anarchie ?

 

L'explosion des moyens de traitement et de diffusion de l'image ne procure ni vérité ni consensus sur ce qu'est la réalité : plus de moyens d'expression ne signifie en aucune façon moins d'illusions. La bonne nouvelle est que nous commençons seulement un processus d'apprentissage, comparable sans doute à la maîtrise de l'information imprimée, et que nous sommes des millions à essayer. Sur Internet, le remède (le fameux fact checking ou la recherche sur l'origine et le contexte des images en concurrence) n'est jamais très loin du mal. Encore faut-il le désirer.

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Note de lecture: Nouvelles figures de la Guerre

Note de Lecture
Revue des Sciences sociales
Université March BLOCH Strasbourg
Nouvelles figures de la Guerre
2006 n°35

Créée en 1972 par Julien Freund, la revue des sciences sociales aujourd’hui publiée par l’Université de Strasbourg consacrait en 2006 son 35 ème numéro aux Nouvelles figures de la guerre. Pour ce faire, pas moins de vingt auteurs ont concouru à la rédaction d’une vingtaine d’articles tous orientés autour de cet « art » qu’est la guerre, en y apportant chacun des éléments de discussion, à l’aune de son expertise propre.

Le propos est charpenté autour de sept axes de lecture ; repenser la guerre, terrorisme, médiatisation, virtualisation, pour ne citer que les premiers.

Il est question surtout de la nature de la guerre, qui, jadis clausewitzienne semble entrer en mutation depuis la fin de la Guerre froide. Dans la partie réservée à repenser la guerre, au delà de sa nature qui est visée, c’est sa finalité qui est mise en question. Gaston Bouthoul pensait d’ailleurs : « Si tu veux la paix, connais la guerre ».

Père de la polémologie, Bouthoul fait de la science de la guerre une discipline scientifique à part entière. Myriam Klinger en fait d’ailleurs la démonstration dans le premier thème de l’ouvrage, retraçant Dix années d’études polémologiques par la mise en lumière d’une décennie des grandes avancées de la revue de Gaston Bouthoul dédiée à la matière. Avec pour fil conducteur la recherche interdisciplinaire sur les guerres et leurs solutions, la revue Études polémologiques apporte une vision nouvelle et neutre, dénuée de considération politique (ce qui d’ailleurs sur cette question fait de Bouthoul un opposant de Julien Freund, ce dernier plaçant la politique au cœur de sa réflexion) s’affranchissant alors un peu plus des Peace Researchers.

Aussi, à la question Y’a-t-il vraiment de nouvelles guerres ? Philippe Breton répond par la mise en lumière du paradoxe même du phénomène guerrier, véritable « archaïsme qui perdure ». Car, en dépit de l’engagement moral dont les civils sont requis, auquel s’ajoutent de nouvelles armes emblématiques des guerres du XXe siècle, résultantes des technologies de pointe ou d’opérations désinformatrices, ce sont biens des aspects primitifs de la guerre qui aujourd’hui encore demeurent ; la volonté de puissance des uns faisant échos aux désidératas de vengeance des autres. En définitive, pour cet auteur profondément non hobbesien, la guerre perdure moins de son caractère intrinsèque à la nature humaine, ce que l’auteur réfute, mais davantage en ce que « les conditions sociales et culturelles qui signeront la fin de la guerre ne sont pas encore remplies.

Sébastien Schehr, s’inscrivant quant à lui dans la pensée du fondateur de l’Institut de polémologie de Strasbourg, reprend la conflictologie de Freund pour mettre en exergue la Transformation de la guerre. Ce faisant, si selon Schehr le terme conflit semble aujourd’hui le mieux enclin à qualifier des types d’affrontements nou-veaux, transversaux et asymétriques où la force militaire tend de plus en plus à exercer des fonctions de police, l’avènement de nouveaux acteurs politiques, l’interdépendance des États et autre problématique du droit d’ingérence laissent planer, à court terme, le risque de multiplication des conflits. La polémologie ne saurait se prétendre être en mesure de suivre les conflits contemporains qu’en abandonnant le modèle Clausewitzien avec en tête de proue l’abandon du bornage au cadre étatique.

Cela étant, au delà de ces figures diverses, la contemporanéité du non contemporain pour les uns, la conflictualisation de la guerre pour d’autres, il n’en demeure pas moins que la paix ou plutôt, le non-état de guerre apparait comme le dessin ultime de toute réflexion polémologique. Aussi, en vue de Concevoir des alternatives non violentes à la guerre, Jean-Marie Muller s’attachant à la lutte contre le terrorisme, érige la démocratie, dont la non violence est un corollaire, en valeur suprême des sociétés occidentales ; les véhémentes menaces aux-quelles cette dernière fait face (xénophobie, intégrisme religieux et autre libéralisme économique) n’ayant pour autre effet que de dématérialiser les frontières à protéger. In fine, c’est à l’échec de la politique que Muller, associe la guerre et ses travers, tel que criminalisation des luttes armées. En effet, contredisant par là même Clausewitz, l’auteur soutient d’abord que la politique cesse là où la guerre prend place. Les deux ne pouvant dès lors être concomitants, l’idée selon laquelle « la guerre est la continuation du politique par d’autres moyens» s’en retrouve invalidée. Plus loin ensuite, Muller dénonce la vocation politique, purement militariste, qui, parce qu’elle se borne à la préparation des moyens militaires exclusivement (négligeant la préparation d’autres modes de résolution des guerres), rend nos sociétés inaptes à lutter contre les conflits et menaces nouvelles de manière non violente, pure négation, selon l’auteur, de l’ultima ratio de la « guerre juste ».

De terrorisme, il en surtout question dans la deuxième partie de la revue. Pascal Hintermeyer d’abord, s’attèle à la tâche en graduant celui-ci Entre guerre et paix. L’universitaire strasbourgeois dresse les grandes lignes de l’évolution du terrorisme en soulignant les liens complexes, parfois incestueux entre terrorisme et guerre, avant de faire le tableau du terroriste-type : meurtrier altruiste à mi chemin entre victime et bourreau qui n’est ni plus ni moins qu’un « homme pressé […] précipitant le cours des évènements pour en modifier le sens » en instrumentalisant la peur. Cette même peur se veut d’ailleurs révélatrice des caractéristiques de notre société. Fragile. Fragile certes car si l’acceptabilité de la caricature de l’homme politique est pratiquement institutionnalisée, ridiculiser la peur est inacceptable, pire, pénalement répréhensible. Sont ici visés les canulars à l’anthrax entre autres, qui ont vu biens des plaisantins écoper de peines de prison ferme dans un contexte pourtant inquiétant de surpeuplement des établissements pénitentiaires. C’est dire que le terrorisme et ici en l’occurrence, le Bioterrorisme a considérablement fragilisé nos sociétés, diffusant une peur orchestrée par des médias amplificateurs lorsque des dirigeants politiques eux, l’attisent. Or, et c’est l’objet des travaux de Didier et Sacha Raoult il s’avère que la menace bioterroriste est en réalité dérisoire à côté des risques par exemple liés aux catastrophes naturelles et mêmes, aux accidents domestiques. La visée terroriste est ainsi totalement satisfaite : « avec l’aide des médias […] terroriser une population avec de la farine et du plâtre ».

Dans la troisième partie de la revue dédiée à la médiatisation de la guerre, si Ulrich Hägele se penche sur l’iconographie des fins de guerres et la puissance de la photographie dans la cristallisation historique de certains évènements, c’est Internet qui semble aujourd’hui être le relais médiatique par excellence. A cet égard, Michael Schnegg et Julia Pauli mettent en évidence, par une analyse structurelle du soulèvement zapatiste de 1994 au Chiapas, province mexicaine, et de sa poursuite dans le cyberespace, le poids considérable du réseau dans la conduite d’une guerre virtuelle. Force est ainsi de constater, que la nécessaire mobilisation n’est, en définitive, que le résultat de connexions bien établies entre nœuds d’acteurs, expansivité et cohésion, schéma explicité par Mark Granovetter dans La Force des liens faibles. Outil décisif dans l’évolution du conflit, Internet permet la Mondialisation des conflits locaux faisant des internautes de véritables acteurs du conflit.

C’est ce que Brigit Bräuchler évoque à son tour retraçant les Usages stratégiques d’Internet dans le conflit des Moluques. L’archipel indonésien en proie à de fortes exactions religieuses au début des années 2000 voit son conflit évoluer « offline » d’abord puis « online ».L’auteure relate comment chacun des belligérants lors de la seconde phase du différend aura recours à l’outil internet sous toutes ses formes (listes de diffusions, forum) selon des méthodes et un public prédéterminés. Si la visée de chacun des camps est commune ; la diffusion d’une information au plus proche du terrain afin d’en obtenir un large soutien, les uns tenteront de légitimer leurs actions là où les autres, œuvreront à la recherche d’une solution. Ces mêmes internautes seront alors élevés au rang d’interlocuteurs privilégiés du Gouvernement s’inscrivant, de manière virtuelle certes, comme partie prenante aux négociations les plus officielles.

La virtualisation du conflit est d’ailleurs à l’honneur dans ce qui pourrait constituer le quatrième chapitre de la revue. Patrick Schmoll s’interroge d’abord sur l’effet des nouvelles technologies dans les forces armées. Et le constat est sans appel ; une fois encore le modèle de guerre clausewitzien est mis en berne. A l’ « ère de l’incertitude » la guerre classique n’est plus, comme en témoignent les interventions au Kosovo, puis en Irak et en Afghanistan pour les années 2000. Patrick Schmoll conclut à la transformation profonde de l’art de la guerre, de sa notion de victoire à l’organisation des troupes. La conséquence inéluctable de la complexité technologique certes bienfaitrice en terme de performance des armes, modifie la face de l’ennemi, et transforme des relations hier hiérarchiques en système interactif.

D’autant plus que grâce aux jeux vidéos, il est aujourd’hui possible pour les forces armées de s’entrainer et de prévoir par avance l’issue d’une guerre et ce, dans des conditions économiques avantageuses. L’art de la guerre est ainsi l’apanage de nombre de jeux interactifs à succès mettant en scène la guerre, tantôt totale, tantôt propre où amalgames et réalité s’entremêlent indistinctement. C’est Tony Fortin rédacteur en chef d’un site de jeux en ligne, qui livre ces propos, mettant le doigt sur les renforcements du complexe militaro-industriel du divertissement notamment aux États-Unis où le Département de la défense n’hésite plis à investir et à s’impliquer dans la conception des jeux de guerre. L’auteur adoptant une vision originale affirme que « la guerre n’aurait pas d’origine politique, elle ne serait que l’expression mécanique de rapports de force, c’est à dire de ce que l’on appelle couramment la realpolitik ». Aussi sa mise en œuvre dans les jeux vidéos permettrait au joueur de s’affranchir des « idées de droit, d’éthique et de moralité au nom de la stratégie militaire […] : seule la victoire compte ». De protectionnisme en euphémisation, il semblerait que le jeu vidéo, constitue un instrument clé de légitimation des pratiques militaires les moins louables…

La revue se poursuit en dédiant tout un pan de son propos à la seconde guerre mondiale dont Maurice Halbwachs est l’une des nombreuses victimes. Cet universitaire mort dans un camp de travail a attiré l’attention de Christian de Montlibert qui dans sa discussion Une histoire qui fait l’Histoire retrace le parcours d’ Halbwachs en vue de s’y interroger sur les circonstances réelles de la disparation de cet Universitaire allemand. Halbwachs avait plus d’une raison d’être éliminé. Allemands, dreyfusard, ce sociologue qui dans ses travaux avait maintes fois mis en avant le devoir de mé-moire, mais principalement, l’irrationalité des discours de race supérieure, soutenait aussi les travaux de Karl Marx dans une France déchirée par l’affaire Dreyfus. Aussi lorsque envoyé dans un camp de travail sa mort survient, disparition précédée de fâcheux évènements tel que l’assassinat de ses beaux parents, juifs, l’épuisement invoqué comme cause de décès perdrait en crédibilité.

Pierre Aiçoberry s’attachant quant à lui aux Organes de répression en France de 1940 à 1944, souligne les rapports entre SS allemands, chefs militaires allemands en poste en France, police française et armée nationale en décrivant succinctement les missions de chacun. De missions concurrentes la France de Vichy prônera les missions conjointes de tous ces organes avec en tête, les SS. Mais ce qui correspond à l’une des époques des plus sombres du XXe siècle a parfois été nié, objet de la ré-flexion de Freddy Raphaël. D’aucuns à l’instar du Général De Gaulle évoqueront le besoin de cohésion et de reconstruction d’une identité nationale meurtrie, d’autres privilégieront la globalisation de la victime afin de ne point graduer les victimes, il n’en demeure pas moins que les horreurs d’Auschwitz ont été occultés près de deux décennies durant. Il aura fallu attendre les procès, notamment celui d’Eichmann, pour que le témoignage d’une poignée de victimes impacte sur la conscience collective. Le devoir de mémoire déjà invoqué chez Halbwachs prend alors tous sens ; il s’agit d’abord pour les témoins de faire entendre leur voix pour les victimes qui ne sont pas revenues. Mais bien au-delà, « La mémoire est ici convoquée pour requérir l’autre, pour affecter celui qui écoute, pour en appeler à une communauté. Témoigner, ce n’est donc pas seulement raconter, mais (…) se faire responsable, par sa parole, de l’histoire ou de la vérité d’un événement » (P 128). Le devoir de mémoire fait l’Histoire.

Le thème qui succède à cette quatrième partie, véritable Carnet de route, s’arrête sur ce qui aurait pu constituer de simples détails de l’histoire. Suite à un voyage en terres germanique, Michel Nachez et Patrick Schmoll en premier lieu se lancent dans une critique architecturale de la tristement célèbre ville de Dresde. Bombardée, détruite, la ville est aujourd’hui remarquable de par son apparence post traumatique ; elle est à l’identique de l’ « avant Dresde ». Les auteurs suggèrent non sans une pointe d’ironie le côté Disneyland de la ville, pâle copie de celle qu’on appelait « La Florence de l’Elbe » où l’apparente similitude des bâtiments cache mal le côté factice comme si cette fameuse nuit du 13 février 1945 n’avait jamais eu lieu. Preuve en est, aucun monument à la mémoire du bombardement n’a été dressé. Le champs lexical employé par Nachez et Schmoll relevant du domaine de l’imaginaire « Disneyland », « Harry Potter », « Lego », « puzzle », témoigne bien du surréalisme de la situation ; une population qui , traumatisée, a choisi d’ euphémiser, maquiller, occulter son passé.

C’est ensuite au tour d’un ethnologue, Éric Schmoll d’évoquer ses souvenirs de voyage Du Rwanda à l’Irak. Il est ici question de dresser quelques Notes sur la guerre à partir d’un travail humanitaire. L’approche est ici intéressante, l’auteur attaque l’inconsistance de la polémologie, cette science qui s’entête à raisonner sur un phénomène par nature « politiquement incorrecte » et fondé sur une activité humaine profondément irrationnelle. L’ennemi étant façonné selon les convenances de chacun, au moyen des médias entre autres, alors même que celle qui est à protéger de cet ennemi, la démocratie, est hissée en valeurs suprême nonobstant son caractère non universel, sa polysémie du moins.

La revue débouche enfin sur ce qu’elle identifie comme des Chantiers de Recherche. La première piste de réflexions réunit deux textes dans lesquels la place de l’héritage et la question de sa transmission sont placées au cœur du propos. Marie-Noële Denis d’abord se concentrant sur Les monuments aux morts de la guerre de 1870 en Alsace met en évidence la symbolique, l’impact social du monument aux morts, dans une région otage des disputes sanglantes de part et d’autre du Rhin. Aussi, c’est autour du rôle militaro-patriotique des monuments sus évoqués que Marie-Noële Denis étaye son discours. L’auteure évoque ainsi le caractère colonisateur des monuments allemands d’Alsace, témoignage fort de la puissance germanique alors même, que les monuments érigés par les autorités françaises font appel à l’esprit de revanche, le but étant de graver dans le marbre le souvenir déchirant d’une province un jour perdue.

Toujours concernant l’héritage historique, La tombe de Simmel dans l’obscurité : ruine ou occasion de mémoire permet à Claudia Portioli de réagir sur la qualité du souvenir d’un homme, sociologue allemand et juif, mort du mauvais côté de la frontière. A moins qu’il ne s’agisse du meilleur des deux… La tombe de Georg Simmel située à Strasbourg est aujourd’hui dans un état déplorable. Laissée à l’abandon, privée de pierre commémorative. Car malgré son œuvre, Simmel, théoricien précurseur du « particularisme européen », est resté un Allemand, mort dans une Alsace redevenue française peu après la disparition du sociologue et encore blessée par son incorporation allemande. Il semble néanmoins que le sort de sa sépulture eût été le même, de l’autre côté de la frontière, (encore aurait-il fallu qu’il ait pu en avoir une au vu des circonstances), pour cet Allemand certes, mais juif.

Enfin, c’est sur une thématique de laïcité que ce numéro dédié aux nouvelles figures de la guerre s’achève. Anne-Sophie Lamine soulève la problématique des Foulards de la République et plus largement de la « laïcité-combat » appliquée à toute religion. Au regard de l’évolution des affaires de voile en France des années 1989 à 2004, Anne-Sophie Lamine fait échos aux chocs des civilisations d’Huntington. On y découvre une évolution potentiellement contestable d’une notion centrale du débat, la laïcité, entendue semble t-il désormais comme pierre angulaire d’un « nationalisme républicain ». Aussi, celle qui, à l’origine de sa proclamation au plus haut niveau des normes françaises, renvoyait à la neutralité politique ainsi qu’à l’égalité des cultes semble aujourd’hui, être davantage « l’appareil d’illégitimation de l’affirmation publique des appartenances religieuses en général et de la religion de l’autre en particulier ». Face à ces foulards donc, manifestation d’une appartenance religieuse, la République n’y voit désormais qu’une atteinte au respect de cette « laïcité-combat » ; composante clef de l’identité nationale française. Huntington aurait t-il eu raison ? Car il semble en effet que, ce qui dans la mesure du correcte apparait comme un simple élément de diversité, ne soit perçu par une croissante partie de la population comme une faille du « vivre ensemble républicain », les « civilisations » et leurs descendants ne s’entendant plus.

Alexandra Beckley

Polémologie ?

Polémologie : une discipline créée par Gaston Bouthoul, qui voulait en faire une sociologie des conflits et donc d’étudier les guerres comme des faits sociaux, susceptibles d’obéir à des lois et à des régularités et pas seulement produit de la méchanceté des hommes.

Il y a quelques décennies, la polémologie (née après 1945 mais qui connut son heure de gloire dans les années 70) avait fait le projet d’établir des constantes sociales, psychiques, culturelles, voire démographiques qui président à l’explosion des conflits armés. Pour des raisons liée à l’époque, ce projet avait sous-estimé la dimension informative des conflits (sauf quelques travaux sur l’incitation à la violence par nos systèmes de représentation), ignoré les Technologies de l’Information et de la Communication alors balbutiantes, comme il n’avait pu vraiment prévoir la fin de la Guerre Froide ou la montée du terrorisme transnational. Enfin l’école de Bouthoul était polarisée par l’idée d’une fonctionnalité (essentiellement démographique) du conflit armé et par les idées d’agressivité collective, de « complexes belligènes » et d’hostilité dirigée.

Mais, au moment où c’est la définition même de la guerre qui pose problème – et où l’on parle de conflits asymétriques, de quatrième génération, globaux, sans fin, de l’information..- tandis que de nouvelles formes de violence, tantôt archaïques et sauvages, tantôt très high tech prolifèrent, il est temps de tirer le bilan de la “veille polémologie” et d’envisager le dialogue avec d’autres recherches –irénologie, peace research, Friedenfosrschung..- qui, toujours à l’époque, concurrençaient la polémologie en mettant plus l’accent sur les causes économico-sociales des conflits et leurs modes de résolution.

Le but de ce site est simplement de permettre à quelques chercheurs de déposer ici des textes ou informations sur ces questions paradoxalement négligées par la communauté universitaire au moment où elles reprennent une actualité cruciale.

François-Bernard Huyghe