Polémologie

Une science de la guerre ?

Stratégie et polémologie

par François-Bernard Huyghe

Suivant l’acception militaire classique, la stratégie, art de la guerre, surplombe la tactique limitée, elle, à la bataille. Le but est de vaincre des forces matérielles, de surpasser une volonté et une intelligence adverses. Pour cela le stratège emploie au mieux ses propres ressources comme les potentialités de la situation mais cherche aussi à anticiper et perturber la stratégie opposée.

L’usage quotidien du mot stratégie recouvre toute mise en place de moyens en vue d’une fin : on parle ainsi de stratégie mathématique des jeux ou de celle d’un coureur de marathon qui dose son effort. Bref, tout ce qui ressort à la conception générale de l’action et au bon usage des voies et moyens. Pour notre part nous réserverons la notion de stratégie à des situations de conflit, fut-il bridé par des règles.

La stratégie ne nous dit pas seulement ce qu’il faut faire mais ce qu’il faut faire contre ; elle suppose adversaire, interactions, adaptation. Mais la stratégie n’existe que là où sont prédéfinis un objectif à atteindre, un adversaire à surpasser et une gamme des moyens envisageables (au double sens des prix et efforts à payer et des règles à respecter). Tout cela renvoie à la question du conflit et de son degré d’intensité : quels mécanismes amènent des groupes à tout risquer pour certains enjeux et certaines croyances lors des guerres ? ou à déployer une brutalité sans limite ?

Recenser les réponses à ces questions équivaudrait à revisiter de multiples thèses philosophiques de Spinoza à Hobbes ou Rousseau, et à résumer l’apport des sciences humaines de la psychanalyse à l’ethnologie en passant par l’éthologie.

Il y a une trentaine d’années un débat récurrent sur la violence, qui virait souvent à l’opposition culture contre nature a tenté cette démarche. D’un côté, les partisans de la violence structurelle : ils cherchaient souvent chez quelque tribu exotique ou à quelque stade antérieur au néolithique un modèle de société pacifiée, démontrant le caractère historiquement contingent de la guerre. De l’autre les adeptes de l’instinct de mort freudien, des programmes comportementaux sélectionnés par l’évolution ou de l’emballement mimétique cher à René Girard pour qui le goût de notre espèce pour les massacres était profondément enraciné.

Mais il est une autre ligne de fracture qui ne recoupe pas forcément la première. Les uns voient surtout dans la guerre le conflit exacerbé. Il suppose l’opposition de deux volontés (au moins) recourant aux moyens de contrainte extrême pour régler un différend ou pour chercher un gain (matériel ou symbolique). Les autres insistent sur le phénomène violence. Violence très spécifique dans le cas de la guerre : à la fois collective, durable, mortifère, outillée (elle suppose des armes mais aussi des moyens de communication), orientée vers un but politique, soumise à des normes (au minimum celle qui veut qu’il soit juste de tuer l’ennemi et non les siens) et bonne aux yeux de ceux qui l’emploient, voire sacrée… Mais elle reste une dévoreuse de vies humaines. Pour caricaturer, nous dirons que les premiers insistent sur le gain visé par la guerre, les seconds sur la dépense (d’énergie, de ressources, de vies…). Les uns sur l’objet de désir qui la provoque, les autres sur le désir, ou plutôt sur le paradoxe qui rend la guerre désirable depuis des millénaires et fait qu’elle suscite tant de sacrifices.

Comprendre la guerre

S’il existe de multiples écoles de stratégie et autant de théories de la violence et/ou du conflit, on ne recense qu’un seul projet de science de la guerre au sens strict (non pas comment la faire, mais pourquoi elle advient) : la polémologie. Cette discipline est maintenant datée et sa diffusion géographiquement limitée. Pour faire bref, rappelons que le sociologue et démographe Gaston Bouthoul qui forgea le mot (polemos + logos) conçut l’ambition « d’étudier la guerre pour préparer la paix », juste après le carnage de la seconde guerre mondiale. Il écrivit presque seul sur le sujet jusqu’à la seconde moitié des années 60, puis la polémologie eut une heure de gloire sous l’égide de l’Institut Français de Polémologie jusqu’aux années 80, avec revues comme les remarquables Études polémologiques, des groupes de réflexion transdisciplinaire de haut niveau, une influence à l’étranger. La polémologie subit un coup avec la mort du père fondateur en 1980, et, depuis, a une existence pour le moins discrète.

Certes, le mot « polémologie » continue à servir, y compris dans des milieux universitaires non francophones, mais avec le sens très affadi d’étude historique ou stratégique des conflits, non plus d’étude de la guerre en soi, de ses causes et de ses occurrences. En une période où les conflits armés sont au premier plan de l’actualité – non pas malgré, mais à cause de la fin de la guerre froide – pareil désintérêt pose problème. Est-ce l’objet de la polémologie qui est inadéquat ou son projet ?

La théorie de Bouthoul a vieilli sur nombre de points de « doctrine » :

  • – L’alternance périodes de paix / périodes de guerre pensée en termes de courbes et de seuils : dans certaines conditions, au-delà d’un degré d’accumulation de facteurs dits polémogènes, il y aurait « passage » à la guerre. Puis retombée et nouvelle phase de paix.
  • – Cette alternance est, sinon fatale et prédictible, du moins elle peut se relier avec d’autres variables, en particulier démographiques.
  • – La guerre est, une fin qui se déguise en moyen. Les hommes croient la faire pour régler une querelle. En réalité c’est le désir de guerre qui trouve des prétextes.
  • – L’agressivité collective subit des variations énergétiques et se « décharge » périodiquement quand elle ne peut être contenue (l’idéal serait de la détourner sur des objets moins dangereux). Impossible, ici de ne pas songer à une métaphore hydraulique, telle celle de la vapeur qui monte et s’accumule
  • – La guerre est de l’ordre de dépense (que ce soit celles de forces psychiques accumulées, ou de jeunes hommes en surnombre, ce qui implique d’une fonction de régulation démographique). Pour le dire encore plus brutalement : on ferait la guerre sans le savoir « pour » avoir des morts, pas pour s’emparer d’une ressource rare (territoire, richesses, prestige…). Elle aurait une fonction de régulation démographique, ce serait un infanticide « différé », thèse la plus contestée de Bouthoul (notamment critiquée par R. Aron).
  • – Cette agressivité se trouve une cible et se transforme en animosité dirigée envers une autre collectivité, par l’effet de ce que Bouthoul nomme des complexes belligènes. Ainsi le complexe dit d’Abraham consisterait en la recherche d’un bouc émissaire. D’autres en la projection paranoïaque sur l’autre de l’agressivité que ressent une communauté. Il y aurait donc un stade où l’agressivité préexistante se choisit son ennemi (et une occasion d’éclater en violence physique).. Plutôt que des complexes au sens freudien, cela ressemble à des dérivations au sens de Pareto : discours pseudo-logiques, par lesquels les hommes se dissimulent les « résidus » psychiques, éternels mécanismes inconscients qui les gouvernent.

Ces thèses ont suscité nombre d’objections :

  • – Surinterprétation de l’impact démographique dues aux guerres :elles vont du zéro mort au génocide ce qui rend toute systématisation impossible.
  • – Généralisation du modèle de la guerre « nationaliste » de type 14-18 (les foules brûlant d’en découdre).
  • – Systématisation du rôle de l’agressivité (ce qui néglige par exemple le rôle de l’obéissance ou de la facilité qu’il y a à tuer autrui si l’on bénéficie d’une technologie très supérieure).
  • – Sous-estimation des mécanismes du faire-croire dans le déclenchement des violences (on nous fera difficilement admettre que la culture du cavalier mongol, la foi du jihadiste et la motivation d’un soldat en opération « humanitaire » sont des variantes secondaires d’une même pulsion destructrice « cherchant qui dévorer »).
  • – Surévaluation du passage d’une mentalité de paix à une mentalité de guerre pour l’ensemble de la population. Ceci est de moins en moins vrai soit pour des nations jouissant d’une immense supériorité technologique et pour qui la guerre devient une opération de police déléguée à des professionnels, soit, au contraire, pour des peuples soumis à une violence perpétuelle. De façon générale : la polémologie postule une nette coupure entre guerre et paix qui correspond moins à l’expérience contemporaine où les choses sont plus floues.
  • – Goût excessif pour les données chiffrées censées éclairer des « cycles » des violences collectives, notamment dans des « baromètres » qui devaient annoncer des montées et décrues dans les violences collectives

Il y aurait donc beaucoup à réviser dans les apports de la polémologie première manière et surtout à en rabattre quelque peu sur ses ambitions initiales de la polémologie (la connaissance des guerres comme génératrice de paix).

Redéfinir la guerre

Surtout, la définition du phénomène guerre pose problème. Pendant des siècles, en temps de paix les fils enterraient les pères, en temps de guerre, les pères enterraient les fils. Ethnique, tribale, familiale, clanique, seigneuriale, la violence collective armée revenait comme les saisons et prélevait son impôt démographique. Puis apparut en Europe une forme de conflit armé que l’on peut appeler suivant le cas « étatique classique », ou «westphalienne» (par allusion aux traités de Westphalie de 1648 qui faisait de la guerre un monopole étatique). Elle est aussi dite «clausewitzienne » : son plus grand théoricien y voit un moyen de pression symétrique décidé par un État et exercé par un corps de professionnels (les soldats), : il est censé régler un différend politique et aboutir à une paix qui concrétisera la victoire. La victoire s’inscrit dans l’Histoire quand l’autre État signe un traité qui fera durer sans le contester l’avantage obtenu par le vainqueur (par exemple l’Alsace et la Lorraine) ou s’il disparaît en tant qu’État (ou quand le vaincu abandonne la compétition pour la conquête de l’État en cas de guerre civile)..

Cette guerre idéelle (mais certainement pas idéale) a été remise en cause par des acteurs non étatiques : révoltes, guerres de partisans, guerres révolutionnaires, guérillas, voire pour certains terrorisme. (guerre du pauvre).

Leur statut est bouleversé. Depuis le 11 Septembre, une partie de la planète, en dépit ou à cause de son hyperpuissance, éprouve un état de dangerosité sans précédent traduit par un état de guerre sans équivalent. Pour le dire plus brutalement : les USA considèrent la guerre (ou plutôt l’intervention) comme un mode de régulation quasi policier de l’ordre mondial voire comme un mode d’élimination quasi prophylactique des risques de trouble (guerre préemptive). Où passe la frontière entre une guerre et une opération de représailles, une intervention dite humanitaire ou de sécurisation, ou une pseudo-guerre dite de l’information ou économique ? Certes, elles ne nécessitent plus guère ces montées d’adrénaline et ces passions collectives que décrivait Bouthoul., mais leur statut ne fait pas moins question.

L’abolition des anciennes distinctions (politique qui décide, soldat qui combat, civil qui subit ; temps de guerre, temps de paix…) est aussi le fait de « faibles », dont les jihadistes. Leur guerre de perturbation et d’humiliation symbolique trouve des cibles partout : l’Occident, les régimes arabes «complices », les musulmans «anathèmes», d’où une autre guerre sans fin et sans limite.

Ailleurs, les massacres ethniques, le crime organisé, les désordres dans les zones grises, l’action des milices privées et identitaires, les émeutes et massacres, deviennent plus difficiles à distinguer d’une « vraie » guerre.

Pendant qu’une fraction de l’humanité (surtout nous les Européens) est psychologiquement délivrée de l’obsession millénaire de risquer un jour de mourir à la guerre, et qu’une autre n’a jamais expérimenté la paix…

Anarchique ou technologique, barbare ou froide, aussi difficile à délimiter en son début qu’en sa conclusion, déterritorialisée et asymétrique, étendant le spectre de ses instruments matériels comme celui des passions qui la nourrissent, la guerre est devenue aussi malaisée à définir ou classer qu’à expliquer ou prédire. Tous les éléments qui servaient à l’identifier (la définition des armes et des acteurs, celle la puissance souveraine qui la dirige ou en constitue l’enjeu, le concept de victoire ou de but politique, la notion de mort « légitime » …), tout cela se dissout devant nos yeux. Ce n’est pas, bien au contraire, une raison pour renoncer à comprendre, ni pour faire son deuil du très beau projet des polémologues.

Le reprendre à neuf demanderait sans doute beaucoup d’efforts pour :

  • – Rendre compte des nouvelles formes de la guerre et des nouvelles gradations de la violence collective.
  • – Se placer à juste distance des débats actuels sur la stratégie ou sur la guerre juste.
  • – Trouver une approche transdisciplinaire assez ouverte pour traiter à la fois les aspectes anthropologiques de la guerre et de sa modernité.
  • – Éviter le piège de l’explication psychologique -nature humaine immuable-, comme le déterminisme économique ou technologique (comme l’obsession de la Révolution dans les Affaires Militaires, de la Netwar ou de toutes les nouveautés stratégiques en général)
  • – Pour le formuler plus brutalement : ne pas se contenter de gloser sur les classiques (du type : relire Aristote ou Clausewitz qui ont tout dit) ni, symétriquement, de répéter que « plus rien ne sera comme avant avec Internet (ou avec la globalisation) ». Comprendre comment les invariants de la guerre interagissent avec les grandes mutations idéologiques, technologiques et politiques sans la facilité des classifications et scansions historiques (guerre post-moderne ou post-cela, de troisième ou quatrième guerre ou génération…).
  • – Éviter les coupables trop faciles (l’Empire, les structures inégalitaires, la culture de guerre) comme la peace research anglo-saxonne et scandinave.
  • – Rendre leur place aux éléments symboliques du conflit armé (croyances communautaires, moyens de direction des combattants et des non-combattants, mémoires identitaires des conflits passés…) mais aussi aux moyens concrets qui donnent toute leur efficacité à ces symboles (les technologies, tels les médias, et les organisations vouées à leur élaboration, leur conservation et leur propagation). On l’a compris le médiologue plaidait ici pour sa chapelle.

Faut-il continuer la liste ? Le cahier des charges de la nouvelle polémologie est lourd . Est-ce une raison pour ne pas tenter l’aventure ?

F.B. Huyghe source : http://huyghe.fr

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